Cher ami lecteur,
c’est à la sortie des vestiaires du TC Morges, que les vaincus du jour ont gentiment accepté de répondre à quelques questions. Pas qu’ils aient grand-chose à dire, mais ça me permet de payer mes factures… C’est donc au coin d’une table du club house que je reçois en premier Jean-Pierre, tout sourire après sa deuxième défaite cette année.
…patron, ton troquet ressemble gentiment à la grande vallée de la soif en pleine période de sécheresse… t’aurais pas un p’tit canon à poser sur ma table, non ?
Jean-Pierre, tout d’abord je dois dire que j’adore ton nom de famille qui me rappelle tant de doux souvenirs. Epesse, La Côte, Le Vully et même les appellations neuchâteloises, tous ces blancs me rapprochent beaucoup de toi… Deux simples, deux défaites, tu avais juré faire la différence aujourd’hui, il est plus que temps de te reprendre, non ?
oui, bon, il faut avouer que les chiffres ne parlent pas pour moi. Pourtant, ne regardons pas que le bilan comptable, mais analysons ensemble mon Cher Georges, plutôt la manière. Contre Cossonay, je suis le seul à avoir joué un adversaire qui ne devait pas se déplacer avec un tintébin. De plus, on m’a forcé à jouer sur une surface rapide, ce qui m’a passablement déstabilisé. A Morges, je suis parti le couteau entre les dents, j’ai même pris d’entrée, sur le premier jeu, le service de mon adversaire. Trop de confiance, un peu de crispation, toujours est-il que mon jeu s’est désorganisé ensuite. C’est pas pour chercher des excuses, mais en plus le soleil qui nous tapait sur la tête, le Joran qui s’est mis à souffler très fort, ce sont des conditions que nous ne connaissons pas à Lucens, où en général le brouillard cache le soleil et le vent vient depuis côté Fibres, nous apportant la bonne énergie de sa cheminée.
on te sent fébrile et pressé de retrouver les courts pour prouver ta vraie valeur, me trompé-je ?
en effet, Georges, vous avez bien cerné mon état d’esprit. Je vais aller voir un coach mental, analyser clairement les causes de mes échecs. C’est une vraie remise en question que je vais effectuer. J’irai même à l’entrainement mercredi prochain, ce qui ne m’est plus arrivé depuis des semaines. Je vais donc mettre toutes les chances de mon côté et tout devrait être plus positif à partir de ça.
merci Jean-Pierre pour cette belle analyse, très précise et qui m’a donné soif. Sans jeu de mot, je te souhaite bon vent pour ton match contre Valeyre-sous-Montagny.
mon cher Julien, capitaine de l’équipe je le rappelle, quel bilan tires-tu après ces deux premiers matchs pour ton équipe ?
comme je le craignais, Georges, le manque d’expérience nous coûte un ou deux points, mais dans l’ensemble je suis très fier de mes gars. Bien sûr, il y a de grosses déceptions et certains devraient se remettre en question avant de se pavaner sur le terrain devant nos nombreuses supportrices, mais en gros et en oubliant les détails, c’est OK.
te voilà bien sévère. Tes propos ne risquent-ils pas de semer le doute dans la tête des membres de l’équipe ?
en même temps y’en a qui ont de la place dans la tête pour y mettre leurs doutes. Non, Georges, il faut parler clair et faire le point honnêtement : à part grâce à moi, je ne vois pas comment on pourrait viser la promotion dans les 20 prochaines années. J’ai d’ailleurs fait une demande à la fédération afin d’obtenir le droit de jouer les 7 matchs à moi tout seul et là on aura vraiment une chance ?
et pour les doubles tu feras comment ?
c’est avec ce genre de mentalité, mon cher Georges, que l’on freine le développement dans le monde. Il faut voir les solutions et pas les problèmes.
et bien, Julien, je te souhaite bien du plaisir pour ton retour dans les vestiaires, pas sûr que tes propos te soient favorables.
voilà, voilà… un capitaine qui ne mâche pas ses mots et qui se montre ambitieux, je bois à sa santé.
Sébastien, 3 matchs et 3 victoires, tu es finalement le seul à ne pas avoir perdu un match, en tout cas de ceux qui ont participé à toutes les rencontres. Ta réaction ?
en effet, et j’en suis très fier. Je ne partais pas favori dans le groupe, mais je suis un rusé. Discrètement je tisse ma toile et hop je passe devant, ni vu ni connu, yerk, yerk, yerk…
as-tu un secret ?
non pas spécialement, mais j’écoute ce que dit notre coach. Il m’a fait changer de raquette, m’a expliqué qu’on ne devait pas prendre une chaise sur le court pour pouvoir jouer assis, et ce même lorsque l’on est fatigué, enfin il m’a fait lire un super livre avec malheureusement trop peu d’image : le tennis pour le nul. J’ai pas tout compris, mais j’ai au moins changé la façon de tenir ma raquette : vous saviez, Georges, que l’on doit prendre une raquette par le manche et pas par le tamis ?
quelles sont tes ambitions pour la suite ?
je vais continuer à écouter le coach et essayer de garder ma cage inviolée, c’est une métaphore évidement, les douches des tennis clubs ne sont pas aussi dangereuses que celles des prisons, heureusement.
merci Sébastien, je te souhaite bon courage et bien du plaisir, sur le court et pas dans les douches bien entendu.
Gérald est absent aujourd’hui, mais je l’ai joint par téléphone pour avoir sa réaction à chaud.
Gérald, après la défaite 5 à 2 ici à Morges, ton capitaine a eu des mots, ma foi très durs envers son équipe, as-tu un commentaire à faire à ce sujet ?
mon cher Georges, j’ai bien reçu ta question et après l’avoir mûrement étudiée, je dois malheureusement te faire part de mon étonnement très négatif. Ses propos, certainement donnés à chaud, ne correspondent pas à la personnalité du titulaire du poste et ne devrait pas être acceptés au premier degré. Je pense que je vais lui annoncer, comme je suis habitué à le faire, mon refus et ne pas garder ceci dans son dossier.
j’ai cru comprendre que tu avais délibérément sauté la rencontre avec Morges, pour aller te ravitailler en vin des Grisons. Il va sans dire que je ne peux qu’applaudir une telle initiative, mais cela valait-il la peine d’aller si loin pour quelques bouteilles de rouge ?
mon cher Georges, je confirme la réception de tes doutes et j’aimerais prendre le temps d’approfondir la question. En ne jouant pas à Morges, l’un des favoris du groupe, je ne prenais pas le risque de perdre mon invincibilité commencée avec mon unique match à Lucens. Je garde ainsi tout crédit devant ma famille, et surtout aux yeux de ma fille qui comme tu le sais est elle aussi, comme son père, une sportive d’élite accomplie.
ok la cause est noble, mais le pinard est-il bon ?
j’ai évidement classé les cartons à la cave, afin de permettre au vin de mûrir et surtout me permettre d’étudier d’autres dossiers (Bourgogne, Coteau de Sierre et autres Rioja) arrivés avant celui-ci. Croyez bien que ce vin sera étudié à sa juste valeur et en temps opportun. En cas de non concordance, je n’hésiterai pas à lui faire savoir mon refus d’entrer en matière, cela fait partie des petites joies de mon métier.
mon cher Gérald, merci pour tes éclaircissements précis et je me porte candidat à l’ouverture très prochaine de tes dossiers remisés à la cave.
serge, tu es le petit dernier, si j’ose m’exprimer ainsi, de la fratrie, puisque je crois savoir que tu t’es mis au tennis sur le tard.
en effet, Georges, j’ai longtemps tout misé sur le foot. Au sortir de la maternité déjà, mon père m’a poussé à apprendre les bons gestes qui devaient me permettre de faire carrière dans ce milieu. J’ai ensuite fait mes classes avec les juniors, puis l’élite et ce n’est que chez les vétérans que j’ai accepté que jamais je ne gagnerais de l’argent dans ce sport. Maintenant je fonde donc tous mes espoirs dans le tennis.
tu n’étais pas là pour la première rencontre et tu prends, pardon pour le terme, une tannée ici à Morges. Crois-tu vraiment que le fait de miser sur le tennis soit raisonnable ?
bon le terme tannée est largement surfait dans mon cas, une défaite honorable serait plus appropriée. En fait c’est une question de réglage. A l’entrainement les gestes sont là, les attitudes sont bonnes. Je dois juste retrouver ces sensations pendant les matchs et pour cela il faut que j’accumule de l’expérience. Je compte sur la rencontre contre Valeyre pour prouver ma valeur. Je ferai ensuite des demandes pour des Wild Cards dans des tournois plus huppés et donc plus proche de mes réelles dispositions.
merci mon petit Sergio pour ses paroles assurées et beaucoup de courage et de persévérance pour ta future carrière ATP.
Laurent, te voilà donc out pour les prochaines rencontres, explique-moi donc comment un grand gaillard comme toi, peux ne pas passer par-dessus la douleur et jouer quand même ?
oui, Georges tu as parfaitement raison, mais tout cela n’est qu’une question d’éducation. Comme tu le sais, je viens de l’école du foot et là-bas on m’a appris, à la moindre contrariété, à me rouler sur la pelouse. J’ai donc gardé cela dans mes gènes et ai donc décidé de ne pas m’aligner les prochaines parties.
un mot sur ton double à Morges. Tu joues avec Jean-Luc et vous perdez par WO. Tu perds ainsi ton invincibilité, à cause de Jean-Luc qui se blesse lui aussi en plein match. Es-tu frustré par la situation ?
oui bien sûr, Sébastien prend la tête de ce classement officieux, Mais bon cela ne va pas durer, il va sûrement se prendre les pieds dans le tapis de Valeyre et je m’en réjouis évidement. Après pour le double de Morges, Jean-Luc, il vient aussi du foot. Et en plus il y est encore actif dans la formation. Il est donc normal qu’il montre l’exemple à ses picolos : contrariété = roule toi sur le gazon.
pas plus fâché que cela alors ?
on a mis les choses au point entre Jean-Luc et moi dans les vestiaires, à l’abri des journalistes. Ce qui s’est passé à Morges, reste à Morges. Je ne peux dire que deux choses là-dessus : p….tain il est balaise ce Jean-Luc et depuis notre «conversation», eh ben, je peux plus jouer.
on le voit donc une excellente ambiance, bien festive et virile, dans les vestiaires. Il ne me reste plus qu’à te souhaiter un bon rétablissement et à te rappeler que le rouge c’est très bon pour la circulation sanguine.
Jean-Luc, tu es le dernier à passer en intervie : j’ai cru comprendre que l’ambiance dans l’équipe était un peu délétère. Je me trompe ?
tout va bien, pas d’inquiétude, on s’entend comme des larrons en foire.
pourtant tu ne joueras pas contre Valeyre, n’est-ce pas là une sanction, suite à la discussion houleuse que tu aurais eue avec Laurent dans les vestiaires ce soir ?
il vous a dit quoi !? Il ne s’est rien passé ici à Morges, tout va pour le mieux. D’ailleurs je peux vous en convaincre facilement, j’ai juste besoin qu’on soit tout les deux, seuls dans un vestiaire.
non, c’est OK pour moi, lâche-moi le col s’il-te-plaît. Revenons calmement à ton simple d’aujourd’hui : tu t’es passablement énervé contre ton adversaire, qui selon toi, jouait la montre et faisait de l’anti-jeu ?
le bâtard ! Il voulait atteindre les 90 minutes et jouer le match aux pénos, on ne me la fait pas à moi. S’il n’y avait pas ce filet anti hooligans entre lui et moi, je lui aurais appris à faire l’autruche dans le sable rouge.
mais, Jean-Luc, on est d’accord qu’en tennis, le temps n’est pas limité ?
c’est pas une raison pour faire deux heures pour ramasser les balles, prendre un café entre deux services et discuter le bout de gras avec les spectateurs. Pis tu me gonfles avec tes questions, viens dans le vestiaire que j’t’explique un peu comment je vois les choses.
merci pour la proposition, Jean-Luc, mais je vais plutôt aller à la buvette m’en jeter quelques uns.
voilà, cher ami lecteur, tu l’auras compris, l’équipe est au top, l’ambiance au beau fixe, tout est réuni donc pour de beaux résultats et une envie de recommencer l’année prochaine.
Georges Boissabierre pour 1664 Farniente Corporation, mai 2016, Morges

