Cher ami lecteur,
j’ai attendu longuement les joueurs dans le centre de presse de Valeyres-sous-Montagny
… patron vous me remettez un 51 pour la forme et le phrasé s’il-vous-plaît …
les joueurs avaient certainement besoin de récupérer et de débriefer les différentes parties dans les vestiaires avant de pouvoir s’exprimer.
… dites-moi mademoiselle, c’est habituel tous ces cris et ces coups que l’on entend dans le vestiaire homme ? Comment ? ça arrive parfois ! pas besoin de s’inquiéter ! OK …
mais voici, enfin, Julien qui arrive vers moi : bravo pour ta victoire, assied-toi mon JuJu, tu bois quelque chose ? Non, ok
… patron vous nous mettrez deux 51, mais dans un seul verre, ça ira, et pas trop d’eau cette fois-ci …
bon Julien revenons à nos moutons, c’est pas très beau c’est œil au-beurre-noir dis-mois, tu t’es battu dans les vestiaires ?
non, rassurez-vous Georges, tout va bien, j’ai juste pas réussi à éviter la chaussure que Serge a balancée, on a chahuté un peu dans le vestiaire, c’était fun.
ah ? un sacré chahut à voir ton œil qui gonfle encore… Mais laissons cela de côté et passons à ton match. Un premier set très crispant et très crispé, que se passe-t-il dans ta tête à ce moment-là ?
lors de ma première interview à Morges, mes mots ont un peu dépassé ma pensée. À chaud, j’ai lâché quelques phrases que l’on m’a reprochées et je suis rentré sur le court un peu nerveux avec beaucoup de pensées négatives. Je me devais de montrer l’exemple à mon équipe en ne perdant surtout pas mon match ou alors ils n’allaient pas me rater.
d’où cette crispation que tout le monde a pu ressentir ?
je n’ai malheureusement effectivement pas réussi à me relâcher tout de suite. Je suis bien parti pourtant, mais j’ai senti le regard des trois qui ne jouaient pas à ce moment-là. Faut vivre ce genre de moments pour comprendre : 3 ânes alzheimerisés (ils comprendront) qui vous jugent, ça ferait perdre les nerfs à n’importe qui.
pourtant, petit à petit, tu reviens dans le match, tu le fais tourner et finis par le gagner. Fantastique non ?
écoutez Georges : je suis le capitaine. Si moi je ne suis pas capable de faire cela, vous croyez vraiment que les 6 boulets qui m’accompagnent vont faire le boulot ? Aucune chance, moi je vous le dis. Même si c’est lourd, c’est mon rôle de guide, de mentor et je l’assume. Je suis le gourou de l’équipe et je dois prouver ma valeur à chaque match.
un capitaine qui montre l’exemple, c’est effectivement important. Cela ne serait-il pas aussi valable dans les interviews ?
je ne comprends pas, c’est une question ?
oui, mon petit JuJu, en tant que coach, ne devrais-tu pas modérer un peu tes paroles pour soigner les contacts avec ton équipe ?
parce que me montrer gentil aux entraînement, cela n’est pas suffisant ? Non voyez-vous Georges, à chaque entraînements je leur répète les même choses, je leur fait faire les même mouvements. La plupart du temps, ils sont à peine capables de comprendre les exercices, du coup j’ai même renoncé à leurs faire comprendre le sens et le but recherché. Demandez à ma Fabou comment je rentre les mercredis soirs, elle en aurait des choses à dire. Alors non, je vous le dis entre 4 yeux pour que personne n’entende : j’ai besoin que cela sorte et je le fais pendant les interviews. Bons comme ils sont, ça m’étonnerait qu’ils comprennent tout de toute façon.
houlà, show devant, vous rentrez tous dans la même voiture, non ? Cela promet ! Une dernière question concernant le résultat total de cette partie, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, Lucens a gagné 4 à 3 : vous laissez 3 points à une des équipes les plus faibles du groupe, n’est-ce pas un peu trop, pour espérer la promotion ?
Georges, mon cher Georges, si j’avais voulu viser la promotion, vous pensez bien que j’aurais été chercher autre chose que des bras cassés pour former mon équipe, non ? La promotion, j’ai fait une croix dessus après dix minutes du premier entraînements au mois de septembre. Impossible de faire des résultats avec cette bande. Du coup j’utilise cette saison comme une vitrine pour moi : mes qualités de coach, d’entraîneur, de meneur d’homme et de fin psychologue, vont, à coup sûr, être remarquées et je devrais être engagé pour la saison prochaine par une équipe qui aura les moyens de mes ambitions.
eh bien, mon cher JuJu, merci pour ces éclaircissements très clairs et je te souhaite plein succès et surtout beaucoup de courage dans ta recherche d’une nouvelle équipe.
… patron là il me faudrait un Alka avec le pastis, c’est qu’ils arriveraient à me donner mal à la tête ces sportifs …
mais voilà déjà le suivant, en la personne de Sébastien, tout sourire mais boitant bien bas. Alors Sébastien, je te vois claudiquer, sont-ce là les séquelles de tes crampes dans ce fameux double ?
en effet Georges vous l’avez bien remarqué, elles me font toujours souffrir.
pourtant Sébastien, je vois aussi des estafilades sur tes tibias, avec même du sang, tu as pris des coups de raquettes ma parole ?
non, non pas de souci là-dessus non plus : en chahutant je me suis cogné contre GéGé, enfin contre les bancs, je voulais dire. Il est… ils sont costauds ces bancs…
il faudra un jour que je vienne voir dans les vestiaires, il semble s’y passer des choses extra ordinaires. Bon analysons ton match pour changer de sujet. Un match en deux sets, mais qui a failli se faire en 3, contre un adversaire qui ne jouait pourtant pas la foudre, comment expliquer cela ?
je suis parti confiant, j’ai fait le boulot dans un premier temps. Puis je me suis un peu déconcentré, l’ai laissé revenir. Après le gain du premier set, j’ai sûrement cru trop vite que cela était fait. Ses balles étaient molachonnes et je n’arrivais pas à m’appuyer dessus. Je tiens aussi à dire à mes «copains» que c’était pas très cool de se barrer boire l’apéro pendant que je me bagarrais sur le court. Je me suis trouvé un peu seul, merci pour la solidarité.
mené 5 jeux à 2 dans le deuxième, tu retournes la situation pour gagner 7 à 5, magnifique, non ?
le gars jouait au badminton en face : et vas-y que je poupousse la baballe, une fois en haut une fois à droite. Et moi, je suis comme dans la Couleur de l’Argent, le film, il faut du panache dans le jeu, donc je castagne et je fais les fautes. Plus je fais les fautes, plus je m’énerve, plus je perds. Pourtant le capitaine nous le dis tout le temps : «vous énervez pas les gars, ça sert à rien». Je me demande parfois si je suis pas un âne qui souffre d’Alzheimer.
tiens on croirait entendre ton capitaine. Bon à la fin tu gagnes, c’est l’important, non ?
oui mais je perds quand même de l’énergie et comme je savais que je devais jouer le double… Le capitaine y dit tout le temps que j’ai une volée exceptionnelle, d’ailleurs cela énerve bien mes collègues, hi, hi, hi.
justement venons-en au double. Vous partez pied au plancher avec Julien, étouffer vos adversaires et puis patatras, des crampes. Comment as-tu vécu ce moment ?
seul, Georges, très seul je vous le dis. J’ai vu à cet instant ma vie défiler devant moi, mon âme s’envoler au-dessus de mon corps tétanisé sur cette moquette bleue. J’ai vécu le syndrome de la mort subite : je me suis vu flottant au-dessus du court et j’ai vu le court depuis le dessus et mon corps, là étendu et si seul, tellement seul.
tout ça pour quelques crampes, tu n’exagères pas un peu quand même ? Et à quel moment es-tu revenu ?
mais au moment où Julien a commencé à m’étirer les deux jambes. Ça fait un mal de chien et si j’avais pu me lever à ce moment-là, je vous jure que je lui aurais fait passer l’envie de me faire mal. Pour ce qui est de l’exagération, sachez Georges que ce n’est pas mon genre.
pour terminer, 5 matchs 5 victoires, es-tu invincible ?
ah Georges, j’aimerais que cela soit si facile. Non je ne me crois pas invincible, tout au moins pas encore. Nous en rediscutons à la fin de la saison, bien entendu, car cela reste possible. Mais vous et mes partenaires devez par contre savoir quelque chose : beaucoup d’entre-vous attendent mon faux-pas, que je perdes enfin un match, que je me prenne les pieds dans le tapis. Je n’ai qu’une chose à vous dire : du tapis il n’y en avait qu’à Valeyre… je dis ça, moi, mais je dis rien…
merci Sébastien, on sent beaucoup de détermination dans tes propos. Il ne me reste donc plus qu’à te dire un grand M….. pour la suite, que la force reste avec toi et préserve cette invincibilité que te semble très chère.
… patron, vous avez des bulles sous la forme d’une 1664 ? Ça devrait me faire plus de bien que l’Alka…
mais voici maintenant le tour de JP. Aïe, il a le bras droit en écharpe, un genou qui saigne et des touffes de cheveux qui manquent. Tout va bien Jean-Pierre ?
au poil, qu’est-ce qu’on se marre dans ces vestiaires ! Mais comme c’est tout petit on a du mal à fuir… à éviter les tapes amicales.
une victoire, JP, la première de ta courte carrière en interclubs, je suppose que tu es fier de toi ?
mon cher Georges, j’ai toujours cru en moi. C’est les autres qui croyaient pas cela possible. Cette fois, ils devront me prendre au sérieux.
comment as-tu réussi à casser la spirale infernale de défaites ?
comme je te l’avais dis lors de notre dernière rencontre, j’ai été cherché des outils chez les plus grands psychiatres et autres psychologues. Tous ont amené une petite pierre à mon édifice, mon œuvre. Aujourd’hui les fruits sont tombés comme des briques mûres. En plus, j’ai participé à l’entrainement mercredi passé, ceci expliquant peut-être cela.
on doit aussi dire, pour être honnête que ton adversaire n’était pas non plus le plus coriace de l’équipe, me trompai-je ?
c’est quand même un peu facile : quand je perds c’est la faute de l’adversaire et quand je gagne aussi. Non moi ce que je retiendrai de tout cela, c’est que j’ai fait le travail, ce qui d’ailleurs n’est pas le cas de tout le monde, ceci sans vouloir jeter la pierre à quiconque. Rendons à César ce qui appartient à JP : je mets une branlée à mon adversaire, dans des conditions qui ne me sont pas favorable, c’est quand même la première fois que je joue sur une moquette : donc je savoure et me permet de ricaner envers certains de mes collègues qui, déjà, se permettait de commencer à me critiquer.
parlons un peu du double pour terminer ?
Georges pourquoi parler des sujets qui fâchent : c’est dommage, nous étions là, tranquille, presque entre amis et voilà que tu casses subitement l’ambiance. Est-ce que je te parle de mes cousins siciliens et de leur entreprise de bétonnage, spécialisées dans le coulage en mer profonde ? Non, alors restons sur le bon côté du chemin veux-tu ?
oui, hem, bon donc on ne parle pas de ta défaite en double ?
je préfère pas, si tu n’y vois pas trop d’inconvénients. Discutes des défaites avec ceux que cela concernent vraiment : le prozac que mon psy me prescrit, me laisse au-dessus de tout cela.
un mot peut-être sur le classement actuel de l’équipe : vous êtes quatrième du groupe et devriez faire encore un minimum de 2 points pour être certains d’au moins garder cette place. Vous affrontez ces deux prochains dimanches les ogres du groupe, penses-tu que ces deux points sont faisables ?
j’avais pas encore fait les calculs et tu m’apprends donc la situation. Je crois que si le capitaine me fait jouer les deux rencontres, et il a intérêt à le faire s’il ne veut pas rencontrer mes cousins siciliens, je ramènerai ces points à moi tout seul. Je suis dans un état d’esprit tellement positif, je plane tellement haut que rien ne peut m’arriver. Mais au cas où vraiment cela devrait mal se passer, il restera la bonne vieille méthode préconisée par l’expérimenté Sébastien.
ah un scoop, quelle est donc cette méthode ?
au changement de côté, tu mets un grand coup de raquette dans le genou de ton adversaire et tu gagnes par forfait.
ceci n’est pas vraiment l’exemple que tu devrais montrer aux juniors, j’espère donc que tu seras discret si cela devait se produire. Un grand merci à toi, JP, pour m’avoir accordé du temps, vive l’Italie, et tes cousins en Sicile. Je suis certain que tu vas encore gagner beaucoup de matchs avec tout le brio dont tu as fait preuve aujourd’hui. Pfiou, je fais un métier dangereux parfois…
… patron un double-whisky sans eau ni glace …
voici Gérald qui se présente, frais comme un gardon, même pas cabossé. Alors GéGé, tu n’as pas chahuté avec les autres toi ?
si, si, mais je suis grand, beau et fort, moi. Les nabots y z’ont pas fait le poids.
parlons alors de ton match : tu étais encore en course pour l’invincibilité, mais là du coup c’est terminé, ta réaction ?
fais gaffe, tu fais partie des nabots.
ok mais plus précisément sur le match ?
j’y étais, comme on dit dans mon métier, le candidat était le bon pour être recalé. J’arrive pas à m’expliquer ce qui s’est réellement passé : une erreur de casting, sans doute. Sans déconner, je crois que je suis tombé sur le plus fort de cette équipe de Valeyre, le candidat qu’on n’aime pas voir débarquer dans son bureau. Celui qu’on se dit qu’il vise ta place, quoi. Ça a du me crisper.
en plus tu t’es esquinté le genou ?
oui c’est juste, je vois que tu es attentif. C’est évidement pas une excuse, mais c’est vrai que c’est très handicapant de jouer sur une jambe. On est tout de suite moins rapide, moins réactif. Je pense qu’on pourrait biffer ce match pour ne garder que celui de Lucens, je serais ainsi toujours de ce fameux concours d’invincibilité. Et sans mon genou en compote, je pense que j’aurais gagné : donc on repart à 0 et on fait comme si rien ne s’était passé, non ?
je suis pas sûr que cela soit au règlement, mais on peut toujours contrôler. J’ai entendu dire que tu n’avais pas encore ouvert ton vin des Grisons. Sébastien, invincible jusque-là, dis en boire régulièrement. In vino veritas, est-ce là son secret et si oui, vas-tu enfin m’inviter pour le déguster ?
je l’ai vu aujourd’hui se rouler par terre, soi-disant pris de crampes. Je ne dirais pas que je me sois réjouis de sa misère, mais j’y ai quand même vu un signe : son dossier contenait finalement des lacunes. Je ne connais pas son secret, mais franchement, je serais très surpris qu’il puisse continuer comme cela très longtemps, vin ou pas vin.
donc pas de dégustation chez toi ?
non c’est pas dans mes plans, de plus il paraît que l’alcool favorise les crampes. Ah, il doit bien la regretter son panaché d’entre les deux matchs, le rigolo de Seb.
suite à ta blessure, ton capitaine a pris ta place pour le double, c’est une déception ?
je ne suis pas un compétiteur agressif, mais j’aime le goût de la victoire. Je n’ai pas l’habitude d’exposer mes exploits aux yeux des autres, même s’il y a dans mon salon mes 92 coupes gagnées au basket, mais j’avoue avoir une certaine fierté à gagner. Donc me mettre sur la touche, après m’avoir fait miroiter ma place, je dois dire qu’il a pris cher dans le vestiaire pour ça… enfin que je trouve cela peu gentleman de sa part.
eh bien mon cher Gégé, pour terminer je crois savoir que ta fille participe dimanche prochain, aux finales suisses GR à Genève. Auras-tu vraiment la tête à jouer à Versoix ?
Georges, mon cher Georges : qu’ils essaient à nouveau de me mettre remplaçant, qu’ils essaient… Je vais être à 200% à Versoix. J’arrive, je mets une rouste à mon adversaire, je fonce voir ma fille, je reviens pour le double et encore une rouste, je repars vers ma fille pour la voir recevoir sa médaille d’or de première toute catégorie avec 1000 points d’avance sur toutes les autres, je reviens à Versoix pour la discussion au combien importante dans les vestiaires, je retourne à Genève embrasser ma fille et je participe à la troisième mi-temps de Versoix. Tout n’est qu’organisation, où est le problème ?
effectivement, il ne devrait pas y avoir de problème. A mi-parcours de cette compétition peux-tu me dire les enseignements que tu en retires déjà ?
je mettrais en avant la camaraderie, surtout dans le vestiaire. On chahute, on chahute, je mets des beignes aux nabots, pleins de beignes, c’est très rigolo.
des beignes ?
oui enfin des tapes amicales, hein, presque des caresses. Bien sûr, au niveau des nabots, elles marquent un peu, mais bon faut ce qui faut. Ensuite je rencontre plein de candidats dans les autres clubs et je peux analyser les caractères, leurs compétences et leurs profils, pour ensuite les recaler. C’est très enrichissant, j’en ressors totalement revigoré.
et bien GéGé voilà une très belle énergie, qui je l’espère te permettra de faire des exploits sur les courts à Versoix. Merci pour m’avoir accordé un peu de ton temps si précieux.
… Patron, tu m’oublies un peu là, ta cave est vide ? …
et voici enfin le dernier des mousquetaires, le plus abîmés aussi, me semble-t-il. Serge, mon ami Serge, t’aurait-on fait des misères, il me semble pas t’avoir vu sortir du court dans cet état ?
ah le vestiaire et son chahut… C’est sympa d’avoir un aussi bel esprit d’équipe, vraiment sympa.
en tout cas, ce que tu appelles «l’esprit d’équipe» est très visible sur toi… Est-ce que ce match et cette nouvelle défaite vont laisser autant de marque dans ton esprit ?
écoutez Georges, j’ai beau être un des plus jeunes de l’équipe et celui, sans doute, qui a le moins d’expérience de tous, je n’en reste pas moins très mature et capable d’analyser les vraies raisons qui me font perdre ce match.
je suis curieux d’entendre ton analyse ?
premièrement Julien me fait jouer en 5, comme si j’étais le moins bon du groupe… C’est énervant et surtout vexant : mes origines italiennes font que j’ai quand même un soupçon de fierté, moi. Bon tout ça pour dire que j’ai bien ruminé le sujet en attendant le début du match et je suis arrivé bien frustré sur le court. Ensuite tous mes collègues ont eu droit aux honneurs des courts 1 et 2 et moi, comme par hasard, on me relègue sur le 3, un court annexe indigne de grandes compétitions comme la nôtre. C’est un complot, moi je vous le dis Georges, un vrai complot. Et pour finir, je me coltine le plus vieil adversaire de l’équipe adverse : j’ai le respect des ancêtres qui me vient de ma lointaine Italie. Il pouvait à peine se déplacer : j’ai failli aller jouer de son côté du court tellement j’avais pitié.
justement le fait qu’il soit si âgé aurait du te favoriser et te permettre, en le faisant bouger gauche-droite, devant-derrière, de très vite le fatiguer et de gagner ce match aisément, non ?
franchement j’ai vraiment eu peur qu’il me fasse un arrêt cardiaque et cela m’a crispé. Je me demande d’ailleurs si cela n’était pas tactique, un peu comme Seb qui simule des crampes pour déstabiliser ses adversaires.
ah bon, il simulait ?
je ne veux pas semer le trouble, mais j’ai mes doutes. En même temps cela a fonctionné.
en tout cas ton adversaire était tout heureux d’avoir mis une trempe à un jeunot, selon ses propres termes.
voyez-vous Georges, c’est là qu’on voit les limites de la nature humaine. J’ai tout fait pour ne pas l’humilier et lui, en retour, se pavane et se vante. J’espère le retrouver l’année prochaine et je lui apprendrai les vraies valeurs. Je connais un gars qui a des cousins entrepreneurs en Sicile, ils font du bon boulot : je réfléchis sérieusement à les faire monter chez nous, pour bricoler un peu. Nos lacs sont finalement aussi assez profonds.
l’information à retenir dans ton discours c’est que tu envisages de rejouer l’année prochaine, pas encore dégoûté donc ?
non sérieusement, j’ai faim de victoire, je rêve de pouvoir dessiner un cœur sur le court, de sauter dans les gradins pour embrasser mes proches et tout mon staff d’entraîneurs, de physios, de préparateurs physiques et tout ça. Cela doit vraiment être grisant.
une ivresse que tu n’as en effet pas encore connue. Peut-être à Versoix ou même contre Gland ?
je décèle une espèce d’ironie dans cette phrase. Ce n’est pas parce que Versoix et Gland sont les favoris que je ne pourrais pas, enfin, célébrer une ou deux victoires amplement méritées. Me voir perdant comme vous le faites, fait ressurgir en moi la frustration d’avant match, mais je saurai élever mon âme et passer par-dessus votre outrecuidance : je vous prouverai très bientôt mon talent en remportant mes matchs.
eh bien, mon cher Sergio, je ne te souhaite que d’être capable de me le prouver et me réjouis déjà de suivre tes exploits futurs.
… patron, j’en oublie presque de boire un coup, avec ce nombre incalculable de joueurs à interviewer. Il faudra que je demande à la fédération de diminuer le nombre de matchs par rencontre. En attendant tu me mets une 1664 bien fraîche …
madame, Monsieur, cette équipe de Lucens ne s’est pas présentée au complet ici à Valeyre. Comme vous le savez, Laurent, blessé, et Jean-Luc, absent, n’ont pas fait le déplacement. J’ai, dans un souci de professionnalisme, quand même décidé de leur demander leurs impressions sur cette rencontre en les appelants au téléphone.
allo Laurent, ici Georges Boissabierre pour 1664…
… oui patron vous pouvez m’en mettre une autre…
Farniente Corporation, je suis encore à Valeyre en train de préparer mon compte-rendu. J’aurais aimé entendre ta réaction suite à la victoire, sans toi, 4 points à 3 de Lucens sur le club local.
bonjour Georges, tu me dérange en plein repas là.
oui je comprends mais nos auditeurs aimeraient certainement entendre ton analyse.
ok mais alors vite fait. En gros je constate qu’il manque deux points, ceux que j’aurais faits si j’avais pu jouer. À 6-1 le résultat aurait quand même meilleure allure. Je suis, à franchement parlé, très déçu : on rencontre un candidat à la relégation et on fait pas mieux que cela : bof, bof, bof, moi je dis.
je te rappelle qu’il n’y a pas de relégation possible en troisième ligue. Ceci dit, te voilà bien sévère avec tes amis ?
collègues, Georges, collègues. On choisit ses amis, mais on subit ses collègues, ce n’est pas pareil. Je ne suis pas sévère, je regarde la réalité en face, c’est tout. Il manque deux points et cela démontre mon utilité. J’ai bien entendu pas vu les matchs, mais j’ai l’impression que même handicapé comme je le suis actuellement, je n’aurais eu aucun mal à améliorer le score.
justement, puisque tu en parles, comment se passe ta convalescence ?
tout va pour le mieux : je voyage, avec ma femme et mon Camper à travers la Suisse. Si nous nous arrêtons au bord d’un lac, je pêche, au bord d’une forêt, je grimpe aux arbres, tandis que si c’est au bord d’une rivière je fais de l’hydrospeed.
de l’hydrospeed, mais c’est très dangereux pour ce que tu as, non ?
pas de souci, je me suis fait opérer des jambes et pour tenir le machin, je n’utilise que les bras.
mais pour les arbres dans les forêts ?
pareil, je n’utilise que les bras : c’est bon pour entretenir les muscles qui servent à tenir la raquette. Je reviendrai ainsi beaucoup plus fort. Mais en attendant, je profite de la nature et du calme.
eh bien merci, Laurent, bon repos et je pense que l’équipe se réjouit de te revoir la saison prochaine pour que tu puisses la soutenir au mieux.
pour la saison prochaine, Georges, cela dépendra si je suis déjà rentré de mon tour de Suisse, on verra. Je boucle là, mon souper va être froid.
… en parlant de souper, Patron une 1664 s’il-vous-plaît, je vais manger hydraulique ce soir …
Jean-Luc, c’est toi ? Parle-plus fort, je t’entends très mal. Non pas si fort non plus, je sais que Vuadens c’est loin, mais pas à ce point-là. Oui, je t’appelle pour avoir tes réactions sur la rencontre Valeyre-Lucens. Au tennis, oui ! Oui l’équipe de Lucens dont tu fais parti.
ah pardon Georges, oui, j’ai fait une retraite ce dimanche afin de me couper un peu des soucis quotidiens et de trouver une certaine sérénité. Ils ont pris combien cette fois, j’étais pas branché dans mon ermitage.
ils ont gagnés 4 à 3.
ouais, suuuuperrrr, contre l’avant-dernier du classement, quel exploit ! Moi quand mes picolos ils jouent contre les avant-derniers et qu’ils leur mettent pas une branlée, je te les fais courir autour du terrain jusqu’à ce que cela leur fasse tourner la tête. J’espère que Julien saura les débriefer intelligemment, pour une fois.
en même temps, tu as peut-être manqué pour faire une vraie différence ?
alors là mon gars, c’est toi qui l’a dit. J’ai déjà expliqué de long en large à Julien, entre 4 yeux et dans les vestiaires, l’importance d’avoir dans une équipe de la qualité individuelle. Il prêche que par l’esprit de groupe, la cohésion. Rien à fiche de tout cela : que seraient Barcelone sans Messi, Real sans Ronaldo ou encore Stocke City sans Shaqiri. Rien, moi je te le dis, ou alors la même chose que le TC Lucens sans Jean-Luc, c’est-à-dire rien.
toujours est-il que c’est toi qui a décidé de ne pas participer à cette rencontre ?
tu serais pas en train de me chercher là ? Parce que continu comme cela et tu vas me trouver. J’en ai discuté avec Julien, entre 4 yeux et dans les vestiaires. Je lui ai dis de déplacer la rencontre, il a rien voulu savoir. Après on ne fait que 4 points, je dis ça mais je dis rien moi.
serais-tu en train de remettre en question le coaching de Julien ?
loin de moi cette idée, Georges. Je dis juste qu’en foot, et c’est un exemple pris au hasard, les coachs qui font pas bien leur boulot, ils ont deux choix : soit ils cognent très forts et les autres se couchent, soit ils se font virer. T’as vu comme il est épais le Julien : à toi d’en tirer tes propres conclusions. Tu m’as bien énervé avec tes questions : je suis bon pour retourner quelques heures en retraite.
cher Jean-Luc un grand merci pour avoir pris du temps sur ta fameuse retraite spirituelle pour commenter les résultats de tes collègues de Lucens et nous nous verrons sans doute très prochainement à Versoix
bip, bip, bip…
Voilà Madame, Monsieur, vous avez pu le lire, paix et sérénité, voilà les termes qui prédominent dans cette magnifique équipe de Lucens. Vous le pensez certainement tout comme moi : avec cet état d’esprit, les joueurs devraient nous faire encore vivre, dans les prochaines rencontres, des moments magnifiques.
Pour ma part je vous salue et vous dis à dimanche, pour la rencontre qui s’annonce passionnante entre nos zéros… hem, nos héros de Lucens et la puissante, imbattable, favorite et monstrueuse équipe de Versoix.
… patron, j’ai besoin d’un remontant, non, en fait de plusieurs : mets-moi un 51, double et prépare moi un six-pack de 1664 pour emporter …
Georges Boissabierre pour 1664 Farniente Corporation, juin 2016, Valeyres-sous-Montagny

