Cher ami lecteur,
c’est dans le salon d’un petit hôtel sordide de la région broyarde que moi, Georges Boissabierre ai rencontré le Président du Tennis Club de Lucens, Sébastien J., pour parler avec lui de ses premières semaines à la présidence, des résultats de l’équipe senior interclubs et de la vie en général.
bonjour Monsieur le Président, merci de me recevoir dans votre domicile actuel ?
bonjour mon cher Georges Boissabierre, c’est un grand plaisir de vous rencontrer et de pouvoir enfin nous exprimer dans vos colonnes. C’est effectivement notre domicile actuel, mais malgré tout très provisoire.
avez-vous eu des soucis avec votre maison, une inondation, le feu, pour devoir loger dans ce taudis mal famé ?
non nous pouvons vous rassurer, la maison est entière. Ce sont quelques soucis domestiques qui nous ont poussé à nous replier ici. Nos nombreuses activités, dont la présidence du Tennis mais aussi nos fonctions politiques, associatives et illégales, font que nous rentrons très fréquemment tard le soir et, comme nous hébergeons actuellement, à notre corps défendant, les parents de notre épouse, nous dérangeons. A leur grand âge, ils ont besoin de repos.
vous avez donc décidé de vivre quelque temps à l’hôtel ?
oui, en espérant que beau-papa et belle-maman ne s’incrustent pas indéfiniment. Nous n’avons pas construit une maison pour en faire un EMS non plus. Dans un premier temps nous avons squatté les locaux du tennis de Lucens : comme nous sommes le Président, nous avons quand même certains privilèges à faire valoir. C’est tout confort là-bas : petite cuisine, douche, wc et même une cheminée pour le chauffage, en ce printemps un peu pourri c’est très utile. Malheureusement, certains membres ne sont pas prêts à accepter la différence. Nous l’avons très vite remarqué et avons donc décidé de nous exiler provisoirement dans cet hôtel.
vous laissez ainsi éclater la vérité dans cette interview. C’est souvent la dure vie des gens qui s’impliquent dans la vie sociale, associative et politique de la citée.
en effet, surtout quand certains se tapent l’incruste et dérangent une organisation ma foi normalement bien rodée. Nous pensons que notre expérience peut servir à d’autres : c’est pour cela que nous avons accepté de vous en parler. Nous ferons d’ailleurs certainement écrire un livre, un jour, pour expliquer comment s’en sortir et les bons trucs de survie que nous avons développés ces derniers temps.
bon venons-en maintenant aux sujets qui font que nous nous rencontrons aujourd’hui. Tout d’abord, votre présidence.
il faut que vous sachiez, Georges, que nous avons parfaitement sous-estimé la tâche ou, devrions-nous dire, les tâches que cela représente. Nous sommes sans arrêt sur la brèche, toujours à courir ici et là-bas. Nous rencontrons très souvent les autorités officielles pour trouver du financement, nous organisons et effectuons l’entretien des installations, nous avons roulé personnellement les courts parce que personne ne voulait le faire, nous nous occupons des juniors, nous avons monté le nouveau boiler pour les vestiaires, bon là c’était aussi pour avoir de l’eau chaude durant notre période de squat dans les locaux, bref nous faisons tout et personne ne nous aide.
j’ai cru que c’était Jean-Pierre qui avait monté le boiler ?
oui, voyez-vous Georges, c’est exactement ça le problème, vous avez cru. Nous aussi, nous crûmes recevoir de l’aide mais la réalité est là : personne de se présente, tout le monde se cache et nous laisse seul devant l’ampleur de la tâche.
vous dites vous occuper des juniors, c’est le rôle à Julien ça, non ? Et les courts, il y a quelqu’un pour faire ce job.
dites-nous Georges, est-ce que vous nous comprenez quand nous vous disons que nous faisons tout tout seul ? Parce que si ce n’est pas le cas, nous allons devoir l’écrire tout seul cet interview, ça ira sans doute plus vite. Nous vous le répétons, nous sommes seul. Julien est un fantôme, invisible. La dernière fois, c’est notre fils Loïc qui nous a appelé pour que nous venions dispenser l’entrainement parce que le groupe attendait depuis une heure, tout seul. En même temps, il est juste de dire que nous voyons une nette amélioration de la qualité de jeu depuis que nous faisons le boulot. Pour les courts, c’est pareil : l’autre jour nous venons taper quelques balles. Nous décidons de jouer côté terrain de foot sur le 1 et nous voyons que c’est plein de trou sur la ligne de fond. Comme nous sommes ce jour-là seul pour jouer, nous changeons de côté et allons donc côté Moudon, comme cela nous avons l’avantage du terrain, pas con hein ? Catastrophe, de l’autre côté c’était encore pire. Nous avons donc passé le rouleau plus d’une heure par côté, tout seul.
vous venez de me dire que vous étiez allé jouer tout seul, vous n’avez pas de partenaire ?
seul, nous sommes seul Georges, nous vous le répétons. En plus nous avons un souci : pour pouvoir réserver un court avec un partenaire, il faut aller sur le site, comment dit-on déjà ?, oui Internet. Comme nous ne sommes pas très à jour avec les techniques modernes, nous nous devons de vous avouer qu’en plus d’avoir perdu nos codes d’accès, nous ne savons trop comment procéder.
cela devrait pouvoir s’arranger, Julien pourrait vous faire un petit écolage.
oui, bien sûr, encore faudrait-il savoir où il est.
mais, dites-moi franchement, Président, à part des soucis, vous avez trouvez des satisfactions dans votre fonction ?
ah ça oui bien sûr, sinon nous ne serions déjà plus là à vous parler. La toute première chose, c’est le regard des gens. Tout à coup, toutes les personnes que vous rencontrez vous regardent différemment. Leur regard est rempli d’admiration et d’envie. Elles ont en face d’elle, le Président, el Presidio… Nous imposons le respect et ça c’est très gratifiant pour nous. De plus le regard des femmes envers nous a aussi beaucoup changé. Pas que nous sussions en profiter, hein, non, mais cela flatte notre égo, très surdimensionné croyez-moi. Ensuite, nous pouvons imposer notre vision des choses sur un groupe de personnes et ça aussi c’est nouveau. Vous savez au boulot nous faisons ce que notre chef exige, tout comme à la maison où, en plus de notre femme et de nos enfants, ce sont maintenant beau-papa et belle-maman qui nous dirigent. Tandis que là, c’est nous le boss, le gourou, celui qui exige et reçoit : c’est très grisant. Et puis du coup nous apprenons plein de choses : monter un boiler, rouler des courts, donner des courts, plein de choses. Non, vraiment c’est très valorisant d’être Président et, entre nous et en tout modestie, je pense que nous sommes fait pour ce poste et que grâce à nous, et uniquement grâce à nous, le TC Lucens est rayonnant de splendeur, le Versailles des tennis clubs.
justement, en parlant de splendeur, quels sont les projets qui vous tiennent à cœur de réaliser le temps de votre présidence ?
le temps de notre présidence n’est pas limité, mon cher Georges, sachez-le bien. Nous sommes et resterons le Président jusqu’à la fin des temps. Ceci étant précisé, venons-en à notre vision, notre œuvre. Voyez-vous Georges, L’exemple, La source de notre inspiration, notre muse en quelque sorte, c’est le Président français.
François Hollande ?
non ! c’est qui ça ? Non, nous vous parlons de Jean Gachassin, le Président de la Fédération Française de Tennis. Nous avons pratiquement le même profil : pas très grand, peu de pratique du tennis, beaucoup d’ambition et surtout de la volonté. Ce que la vie ne nous donne pas, nous allons le chercher nous-même. Nous l’avons bien observé pendant chaque Roland-Garros et surtout celui de cette année. Digne, droit sur son siège, seul au milieu des gradins vidés par la pluie, attendant, forçant le respect malgré son air de chien mouillé, un peu de soleil pour que les matchs puissent reprendre. D’après nous, sa seule faiblesse vient du fait qu’il ne peut pas commander au temps, pour le reste il a tout juste.
je m’étonne de cette admiration, il est très décrié en France selon mes sources ?
des rumeurs venant de jaloux : quand vous atteignez un tel niveau de perfection, cela laisse toujours des cadavres sur le bord des routes. Nous connaissons cela très bien, mon cher Georges, croyez-nous, notre jugement est sûr et provient d’expériences vécues. Nous voulons suivre ses traces.
et donc vos projets pour le club ?
nous voulons nous aussi être assis au milieu d’un gradin d’un grand tournoi, afin de pouvoir lever ou baisser notre pousse devant des athlètes prêts à mourir pour notre plaisir. Dans un premier temps, nous allons faire ériger des tribunes autours des courts à Lucens. Une place nous y sera réservée, la meilleure évidemment. Tel César et Gachassin, nous pourrons alors admirer les joutes que nous aurons organisées, tout en sirotant quelques cocktails servis par des Nubiennes zélées.
eh bien !
Ne nous interrompez pas Georges, mais visualisez : telles les arènes de la Rome antique, le stade international Sébastien le Bienfaiteur, se dresse devant vos yeux ébahis, ainsi que devant les yeux de milliards de téléspectateurs éblouis par tant de grâce et de beauté. Nous ferons créer une catégorie spéciale à l’ATP : il y aura les 4 petits tournois classés Grand Chelem et il y aura LE tournoi classé The Unique. Tous les joueurs et joueuses de tennis se battront pour le droit d’y venir. En parallèle à cela nous créerons des structures d’accueil pour les VIPs, les joueurs ainsi que tout le public. Lucens deviendra très vite The Place to Be pour le monde, devant Saint-Bar ou Miami par exemple. Nous travaillons déjà très intensément au niveau communal pour imposer nos idées et nos projets. Le village va changer de visage, voilà notre slogan. Nous avons aussi posé les premières bases pour fonder nos entreprises de travaux généraux, de restauration de luxe, de restauration rapide, de gestion de loisir, de vendeur de piscine et, bien sûr, de petit crédit permettant à tous de toucher un peu au rêve.
ah oui, vos ambitions sont sans limites !
voyez-vous, Georges, Jean Gachassin n’est pas devenu l’homme le plus important du tennis français voir du monde, uniquement en regardant des matchs de tennis. Pendant toutes ces heures passées sur son siège à Roland-Garros, il a élaboré son monde, défini ses visions. Nous aussi avons passé beaucoup de temps devant notre télé, tous les mois de juin, scrutant ses apparitions qui nous ont toutes inspirées, exaltées. Une fois nos projets à Lucens réalisés, une fois notre règne bien établi ici, nous voulons nous aussi atteindre le Graal.
vous voulez devenir Président de Swiss Tennis, de l’ATP ?
Président de la Fédération Française de Tennis et pouvoir avoir notre siège réservé de manière permanente à Roland-Garros, voici notre Graal. Devenir calife à la place du calife : le Président Sébastien à la place de Jean Gachassin. Râââââhhhh… Pardon Georges, nous nous sommes un peu lâché, là.
pas de problème, c’est vous le Président. Tenez, prenez mon mouchoir pour vous essuyer. Venons-en maintenant, si vous le voulez bien, aux interclubs. Les matchs terminés, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
nous avons beaucoup investi de nos deniers personnels dans l’équipe senior. Nous avons supervisé pratiquement tous les entrainements hivernaux. Cette équipe devait être le fer de lance de tous nos grands projets. C’est derrière elle que, grâce à l’enthousiasme populaire qu’elle était censée générer, nous devions pouvoir cacher quelques montages financiers et techniques un peu borderline, dirons-nous. Le résultat : une quatrième place significative de rien. Le ventre mou du classement avec aucun fait d’arme marquant. Déception, n’est que le petit frère de ce nous ressentons en ce moment.
c’est à ce point là ?
comprenez-nous bien Georges : nous ne sommes pas Président que pour servir nos ambitions et notre grande soif du pouvoir. Nous sommes aussi un compétiteur dans l’âme. Nous voulons voir des exploits, des victoires, du sang et des larmes mélangées. Cette saison, le sang est apparu après un peu de chahut sympathique dans les vestiaires et les larmes ne sont dues qu’aux résultats.
aucune satisfaction, aucun point positif ?
si, bien sûr, il y a un point positif : les juniors que j’ai entrainés. Si tout va bien, et avec nos méthodes, nous devrions pouvoir mettre dès l’année prochaine une équipe senior +45 composée uniquement de junior. Nous serons ainsi certainement tout en haut du classement.
mais le règlement ne vous y autorisera pas ?
d’ici là notre entreprise de travaux généraux aura commencé leurs activités de construction du stade et nous serons capables de couler dans le béton les règlements inopportuns et éventuellement les fonctionnaires un peu trop zélés aussi. Rien ne doit se mettre en travers de mon règne.
que ferez-vous des membres actuels de l’équipe, qui ont quand même le mérite d’avoir essayé ? Aussi dans le béton ?
essayé, pas pu… C’est une formule bien de chez nous et cela leur va comme un gant. Nous ne voulons pas blesser ou dénigrer les gens personnellement, ce n’est pas notre genre. C’est pourquoi nous critiquons toute l’équipe en bloc, de toute façon tous les joueurs, terme un peu galvaudé dans leur cas, méritent les mêmes qualificatifs : nuls, besogneux, inefficaces, et nous en passons et des meilleurs. Nous pensons qu’avec notre fils Loïc comme capitaine, ses petits camarades comme membres de l’équipe, et nous comme coach bien entendu, nos résultats seront stratosphériques, et vers le haut et pas vers le bas comme actuellement. Pour le coulage dans le béton, nous n’y avions pas encore pensé. Faut voir, faut voir…
essayons de trouver malgré tout un tout petit point positif. Vous ne voyez pas un point, une attitude ou une anecdote qui permettrait de laisser un bon souvenir de cette saison ?
si, il y en a un : la qualité des grillades lors de la toute première rencontre contre Cossonay. Ça c’était le top.
eh bien vous voyez même si cela n’a rien à voir avec le sport, il y a quelque chose pour construire la saison prochaine.
vous saviez Georges que c’est nous qui avons fait griller les saucisses et autres tranches de viande. Nous vous l’avons déjà dit : sans moi rien ne fonctionne dans ce club.
nous arrivons maintenant à la fin de cette interview, Président. Je dois vous remercier pour le temps accordé.
nous vous en prions, nous adorons parler de nous.
que peut-on souhaiter à un Président qui semble tout avoir et qui a déjà tout planifié pour avoir ce qu’il n’a pas encore ?
nous souhaiterions, rapidement, rencontrer Jean Gachassin, afin de savoir de combien de centimètre nous le dépassons. Nous souhaiterions ne plus devoir rouler les courts, cela nous a créé des ampoules. Nous souhaiterions enfin que beau-papa et belle-maman comprennent que leur présence n’est pas souhaitée par le Président et qu’il souhaiterait réellement rentrer dans sa belle demeure et retrouver sa femme et ses enfants. Nous souhaiterions enfin la fin des guerres et de la misère dans le monde, mais seulement une fois que nos premiers souhaits seront exhaussés.
merci Président pour cette très longue interview et pour votre franchise et votre honnêteté. Je vous souhaite de réaliser tous vos souhaits et vous dit à très bientôt.
C’est ainsi que se termine cet interview qui t’auras, cher ami lecteur, je l’espère donné les clefs pour mieux comprendre la fonction d’un président de club, ma foi fort ambitieux. Sois avec nous la saison prochaine, elle devrait être intéressante.
Georges Boissabierre pour 1664 Farniente Corporation, août 2016, Lucens

