cher ami lecteur,
tu commences à bien me connaître et tu as certainement compris que, dans mon métier, j’aime gratter le vernis pour voir ce qui se cache derrière le sujet principal. Il est souvent plus instructif et révélateur d’utiliser les chemins de traverse pour découvrir la vérité et pour comprendre les tenants et aboutissants des choses.
j’ai donc décidé d’approcher celles qui restent en général dans l’ombre des vedettes, celles qui n’apparaissent que très peu sur le devant de la scène, mais dont le rôle, tu le liras par la suite, est essentiel au bon fonctionnement des membres de l’équipe du TC Lucens : je veux bien entendu parler de leurs compagnes.
certaines ont été réticentes au début, certaines ne voulaient carrément pas du tout me parler. Mais je suis persévérant et j’ai utilisé tout le charme me caractérisant pour faire céder les barrières, pour finalement obtenir leurs confidences. Ci-après, tu liras donc, cher ami lecteur, des anecdotes intimes, des moments rares de vérité qui te feront comprendre un peu mieux la vie du groupe et les réactions de chacun.
c’est avec l’épouse du capitaine Julien que j’avais rendez-vous en premier. On peut bien imaginer que son homme est celui qui est le plus occupé par l’activité de l’équipe et que c’est certainement celle qui a le plus à dire.
chère Fabienne, merci d’avoir bien voulu m’accorder cet entretien, je crois savoir que ton agenda est bien rempli et que ton temps est compté.
en effet Monsieur Boissabierre, vous avez vu juste. Un foyer à entretenir, à faire fonctionner, en plus de mon métier d’enseignante, 4 enfants, un chien et un mari jamais là, il est clair que mon « Zeitplan » doit être particulièrement précis et suivi.
je conçois le niveau de difficulté, d’autant plus que vos 4 enfants sont, à l’instar de votre mari, très actifs dans le sport. Comment arrivez-vous à jongler avec tout ce que cela comporte comme impératifs dans vos journées ?
franchement, parfois je me pose la question et je n’ai pas toujours de réponse. Je me lève tôt, vers 3 heures, 3 heures trente le matin, ce qui me permet de mettre en route les lessives, de panosser les carrelages, de faire les vitres et de passer un rapide coup d’aspirateur dans les parties communes de la maison. Ensuite je prépare les pâtes et autres T-bones pour le déjeuner des enfants, à leur âge et avec leurs activités, ils mangent raisonnablement beaucoup. Puis vient la phase la plus délicate : le réveil de la maisonnée. Là je dois dire que je suis différemment reçue en fonction de chacun et de leur humeur respective, mais c’est rarement le moment le plus facile. Le plus dur étant évidemment Julien qui, en gros dormeur qu’il est, est un vrai ours au réveil. Après que chacun soit passé à la salle de bain, ait mangé son petit-déj et se soit correctement habillé, je les embarque tous dans le van et je les distribue sur leur lieu d’activité respectif. A part mon mari, bien sûr, qui en général retourne faire une rapide sieste et se débrouille pour aller faire son job par ses propres moyens.
du coup, après cela tu peux enfin aller à ton travail ?
non, impossible de laisser la maison en chantier. Je repasse donc chez nous pour faire les lits, ranger les chambres, faire la vaisselle et enfin réveiller mon mari afin qu’il file au travail. J’ai ensuite 1 minutes 30 pour moi et je repars pour donner mes cours.
c’est un rythme infernal. A midi, les enfants mangent à la cantine, j’espère ?
oui, là je dois avouer à ma grande honte, je n’arriverais pas en plus à leur fournir le repas de midi, sinon je ne saurais pas quand préparer les entraînements des kids-tennis, des juniors, du groupe compétition et de cette fameuse équipe de bras-cassés que sont les Seniors 45+.
tu veux dire que c’est toi qui prépares les entraînements de toutes les équipes ?
évidement, qui d’autre ?
ben ton mari, non ?
alors là… Je veux pas me montrer mesquine, mais je suis pas sûre qu’il maîtrise assez toutes les données du tennis pour être capable de mettre sur papier des exercices structurés. Je devrais pas le dire, mais pour son diplôme d’entraîneur JS, j’ai quand même dû beaucoup, mais alors beaucoup l’aider. C’est pas non plus une flèche dans le sport, si vous voyez ce que je veux dire…
pourtant quand on le regarde évoluer dans son rôle de capitaine et qu’on l’écoute distiller ses conseils, il paraît parfaitement compétent.
ça on peut pas lui reprocher d’être bon vendeur, limite bonimenteur… Et pour ce qui est de distiller, y’a pas que des conseils dans l’alambic si je puis m’exprimer ainsi…
eh bien, comme quoi il est toujours instructif de parler avec l’entourage des gens. Une dernière question, chère Fabienne, Julien est très pris au printemps par la compétition et le reste de l’année par les entraînements. J’ai aussi cru comprendre que son activité professionnelle était suffisamment intense pour qu’il soit souvent absent. Comment vis-tu cet éloignement ?
c’est pas facile tous les jours. Parfois, j’aimerais qu’il soit avec nous, qu’il puisse aider les enfants pour leurs devoirs, même s’il comprend de moins en moins les problèmes qu’ils ont à résoudre, ils ont gentiment largement atteint un niveau d’études supérieur au sien. J’aimerais qu’ils puissent aussi les voir un peu grandir ; ça va vite et j’ai peur qu’il ait des regrets. En même temps, quand il n’est pas là, j’en ai un de moins à m’occuper, cela me fait presque des vacances.
chère Fabienne, je ne voudrais pas prendre plus de ton précieux temps. Il me reste donc à te remercier pour la franchise de tes propos, et à te souhaiter bon courage pour la suite.
… je me suis arrêté au bar de la Belle Maison, avant de rencontrer une deuxième Fabienne, celle de Laurent. Je dois dire ma foi que l’établissement, même s’il ne se trouve pas sur le chemin, est fort accueillant et le choix de consommations particulièrement adapté à mes besoins …
bonjour Fabienne, imagine-toi que je viens de faire l’interview d’une autre Fabienne aujourd’hui, voilà qui est cocasse, non ?
en même temps, il doit bien y avoir quelques milliers de Fabienne en Suisse, cela devait bien t’arriver un jour…
oui, bon , en effet, en effet… Passons sur ce sujet et venons en au fait de notre rencontre, la participation de ton homme aux interclubs avec le tennis de Lucens. Qu’as-tu à nous dire à ce propos ?
alors là, je dois dire que je n’ai presque pas de problème avec cela. Laurent et moi on est déjà un vieux couple ; attention je ne dis pas un couple de vieux, hein, faut pas confondre. Mais du coup, on a un peu moins besoin d’être toujours l’un sur l’autre.
quand même, l’appartenance à cette équipe demande un fort investissement en temps, non ?
quand je l’ai connu, Laurent, il brillait au firmament du football régional. C’était un match par week-end, 3 à 4 entraînements par semaine. Pour le jeune couple que nous étions, c’était pas facile à l’époque. Mais moi je l’avais choisi et voulu : c’était le plus beau, le plus fort, le plus talentueux, y’avait plein de filles, et quelques garçons aussi d’ailleurs, qui lui courraient après. Mais j’ai coiffé tout ce petit monde au poteau et c’est moi qui l’ai eu. Alors j’ai bien voulu et dû faire quelques concessions.
donc pas de souci par rapport à ses nombreuses absences ?
pas de souci, pas de souci c’est vite dit… Non, j’ai vécu pire, mais c’est vrai qu’à la fin de sa carrière de footeux, il était plus présent et j’ai apprécié ces moments. Quand il m’a annoncé qu’il allait aider les bras-cassés du tennis, cela m’a fait un petit pincement au cœur. En même temps quand je le vois jouer, il est tellement beau, qu’il me rappelle notre jeunesse. Cela compense un petit peu. Après on s’est adapté : on part deux trois week-ends par année de moins avec le bus. On danse un peu moins dans les nombreux mariages auxquels nous sommes invités. Mais dans l’ensemble, cela n’a pas révolutionné notre vie.
vois-tu un ou des points positifs depuis qu’il s’est remis à la compétition ?
en général, il gagne. Il rentre donc très heureux à la maison et nous faisons ainsi souvent la fête. Sous ses airs très zen, il reste un compétiteur avec la gagne ancrée dans sa tête. Il hait la défaite et est capable d’accès de colère inimaginables. Attention, il n’est jamais méchant, en tout cas pas avec moi, mais j’ai quand même dû changer la vaisselle et une partie du mobilier un nombre incalculable de fois.
incroyable, jamais on ne pourrait imaginer cela. Il a toujours une telle maîtrise de lui lorsqu’il est en public. Je n’arrive pas à le croire. Tu parles de ses nombreuses admiratrices, n’est-ce pas difficile de vivre avec un homme sur lequel se tourne tous les regards de la gent féminine. En clair, est-il difficile de vivre avec un sex-symbol ?
je l’ai redouté au début et puis on s’habitue. C’est aussi très valorisant d’entrer au bras de mon homme et de voir toutes les minettes présentes vertes de jalousie. Moi, ça me fait toujours plaisir. J’en rigole souvent d’ailleurs.
pour revenir à ses accès de colère et pour prendre un exemple, il a perdu son match contre le Lausanne-Sport cette année. Comme est-il rentré, comment a-t-il pris cela ?
alors là, nous avons eu un coup de bol total. Juste après la rencontre, nous sommes allés chez notre fille qui organisait un vide-grenier pour se payer un tour du monde. Il lui a acheté toute la vaisselle et quelques chaises en bois. Sur le chemin du retour, nous nous sommes arrêtés dans un coin tranquille et discret, et il a détruit un à un chaque objet acquis quelques minutes auparavant. Du coup, il était calmé en arrivant à la maison et nous n’avons pas dû passer la semaine chez Ikéa.
comme quoi le hasard fait parfois bien les choses. Eh bien, chère Fabienne, je vais te laisser vaquer à tes occupations et te souhaiter beaucoup de plaisir dans vos week-ends en camping-car, en espérant que Laurent n’aura pas besoin de passer ses nerfs sur la vaisselle en plastique.
… presque midi, déjà. Je vais passer par la Gare afin de voir s’ils n’auraient pas une table de libre, il paraît que la cave vaut le détour …
Françoise, très chère, assieds-toi à ma table, j’en suis au digestif, tu bois quelque chose avec moi ?
… patron, met-nous une bière et un verre de Fendant du Valais, pour commencer, merci …
alors, dis-moi comment est ton homme depuis qu’il joue les interclubs ?
il rayonne, très cher Georges, il rayonne…
c’est à ce point-là ?
en fait la première année a été difficile. Il a beaucoup perdu et c’est pas ce qu’il préfère, perdre. Il rentrait toujours ronchon à la maison et n’était pas à prendre avec des pincettes. Il fallait que je trouve le moyen de l’aider.
quelle a donc été la solution ?
à la Poste, où je travaille, la hiérarchie nous gonfle bientôt toutes les semaines avec des séminaires, des workshops et autres séances de tort-méninges, enfin de brainstorming. Je suis assez allergique à cela, mais dans l’une ou l’autre de ces foutaises, j’ai appris quelques petits trucs et surtout j’ai rencontré des gens intéressants. Quand Jean-Luc a vraiment été au fond du trou, j’ai sorti mon carnet d’adresse et j’ai cherché la ou les personnes qui pourraient le soutenir moralement. Je l’ai donc envoyé faire quelques retraites dans les Préalpes fribourgeoises avec de fins gourous qui lui ont montré la voie. Et ça a parfaitement fonctionné. Cette année, il gagne à n’en plus finir et j’ai retrouvé mon bichon adoré à la maison.
je suppose que tu l’as accompagné dans ces retraites, ton bichon ?
ça va pas non… moi je crois pas du tout à ces bêtises et puis je ne fais pas de la compétition. Non, c’est valable pour les personnes qui n’ont pas confiance en eux ou qui l’ont perdu, cette confiance en eux. Moi, j’aurais plutôt tendance à fréquenter les caves en Valais si j’ai besoin de retrouver le moral, chacun ses méthodes, non ?
alors là, je te suit complètement, chère Françoise, fréquenter les caves fait aussi parti de mes domaines de prédilection. Mais du coup, entre les entraînements, les matchs et les retraites, tu ne vois pas beaucoup ton homme à la maison ?
tu oublies l’entreprise et l’accompagnement des gosses. C’est qu’il est chef d’entreprise, mon gaillard. Il peut pas faire que ses 8 heures de boulot comme certains. Et quand il rentre, il doit encore faire les devoirs avec ses enfants, préparer le souper pour ensuite faire la vaisselle et quand même un peu de ménage. Pendant qu’il fait tout cela, je l’ai pour moi. Je le regarde faire, avec beaucoup d’admiration, mon verre de rosé ou de Fendant vieilli en fût de plastique à la main. Alors oui, de temps à autre il est absent deux heures de plus que d’habitude, mais bon, c’est pas non plus le vignoble valaisan à boire, tu vois quoi. On est ensemble depuis suffisamment longtemps pour que une heure ou deux ne compte pas plus que cela.
ok je comprends bien. Mais dis-moi, il semble faire beaucoup à la maison. Est-ce que sous ses airs un peu rouleur de mécanique, voir franchement macho, ton homme ne serait-il pas un cœur tendre ?
non pas directement. Il a un côté macho, c’est sûr. Mais moi, depuis toute petite je suis pour le partage des tâches. Déjà avec mes frères, on s’organisait pour aider maman à la maison. Un lavait la vaisselle pendant que l’autre essuyait par exemple.
et toi que faisais-tu pendant ce temps, tu rangeais ?
non je sirotais un verre de bl… enfin de sirop en les encourageant. C’est important le coaching, on en sous-estime souvent l’importance. Regarde les résultats avec Jean-Luc.
j’ai cru que tu trouvais que cela était de la foutaise, c’est le mot que tu as employé ?
pour moi, oui, je n’en ai pas besoin. Mais les autres, cela leur apporte certainement quelque chose. Mes frères faisaient plus vite et mieux la vaisselle grâce à moi et Jean-Luc joue mieux et gagne plus au tennis grâce à son gourou des Alpettes… quod erat demonstrandum…
oui en effet comme cela, c’est logique. Très chère Françoise, merci beaucoup pour cet entretien qui, je n’en doute pas un instant, donnera à mon cher ami lecteur, une toute nouvelle perspective sur Jean-Luc.
… patron, merci de me mettre encore une chope, mais après il faut que j’y aille …
Chantal, petite Chantal, c’est ton tour de passer à l’interrogatoire. Non, pas de crainte, il n’y a jusqu’ici pas eu de sang sur la table. Alors, comment est ton homme depuis qu’il s’est remis au tennis ?
un vrai drogué. C’est incroyable, je n’ose plus organiser quelque chose les soirs d’entraînements, été comme hivers, ou les jours de matchs, il serait capable de me battre.
à ce point-là ?
réellement, il a besoin de ces moment-là et est prêt à sacrifier beaucoup de chose pour ne pas louper une minute de tennis. Du coup, il est moins chiant à vivre, cela lui fait vraiment du bien.
je suppose alors que maintenant qu’il est blessé, son moral n’est pas au plus haut ?
en effet, cette blessure est vraiment dommageable. En plus, comme il veut absolument guérir le plus vite possible, il refuse de bouger plus qu’il ne faut et nous sommes cloîtrés, reclus dans notre maison.
oui, je vois que cela prend des proportions importantes. Cela finit-il par être pesant dans la vie de votre couple ?
je sais que cela lui fait du bien et à la tête et au corps, je reste donc compréhensive. Moi j’aime aussi beaucoup passer du temps dans notre jardin, et je n’ai donc pas toujours besoin de lui dans les pattes. Maintenant entre la musique, mon homme joue du basson, et le tennis, certaines semaines on se voit très peu, c’est vrai. Du coup, maintenant qu’il se traîne un peu sur une patte, je profite plus de lui, c’est cool aussi.
blessé, il n’est sûrement pas d’une très grande utilité dans et autour de la maison, je me trompe ?
bof, il faisait pas beaucoup avant non plus, hein. En ce moment, je le pose devant la cuisinière ou le barbecue et il me cuisine des petits plats. Pas besoin de beaucoup se déplacer, possibilité de se tenir comme les flamands roses sur une jambe, la position est parfaite et je profite des résultats. Le risque c’est qu’il en profite aussi un peu trop et que sa silhouette déjà bien ronde, ne s’affine pas beaucoup. J’essaie de ne lui livrer que des légumes et de la viande maigre. Comme il se déplace peu, il n’a pas l’occasion de chercher de meilleurs morceaux au congélateur ou au magasin.
c’est donc d’un œil bienveillant que tu accueilles son regain d’intérêt pour le tennis et la compétition ?
oui, même si je dois bien avouer que son moral était meilleur l’année passée, quand il gagnait. Cette année est moins joyeuse pour lui et donc pour moi. Mais d’un autre côté, le risque de voir sa tête enfler s’il avait aussi beaucoup gagné cette saison, était grand. Donc autant une petite défaite de temps à autre pour laisser l’église au milieu du village, comme ça les vaches sont bien gardées.
ce que les femmes sont dures de manière générale : quand l’homme ne gagne pas c’est un faible et quand il gagne, il se la pète. C’est difficile de vous combler, tout de même.
il faut nous comprendre : nous on a pas besoin de mesurer qui a la plus longue, on en a pas. Du coup, la notion de compétition nous est plus éloignée que vous. Alors on ricane un peu, quand vous faites les coqs et les paons pour passer devant les autres. C’est un peu ridicule, on trouve. Oui, on a besoin de vous savoir fort, mais pour notre protection et pas, dans l’absolu, pour vous mesurer aux autres animaux de la basse-cour. Moi, mon homme je l’aime comme il est et je suis contente pour lui lorsqu’il est heureux. Mais j’aimerais aussi qu’il soit heureux quand il joue et pas seulement quand il gagne.
voilà de bien jolies paroles, chère Chantal, et c’est sur celle-ci que je te laisse rejoindre ton jardin en te souhaitant un bel été pas trop sec, permettant ainsi aux fleurs de s’épanouir.
… je file au bistrot du pont, où j’aurais juste le temps d’écluser deux ou trois décis de blancs avant la suite …
Coralie, merci de prendre sur ton temps pour répondre à mes quelques questions. Comment va Serge et surtout son talon ?
c’est toujours très sensible, mais il se soigne assidûment pour revenir au plus vite.
comment juges-tu le fait qu’il se soit mis au tennis et surtout à la compétition ?
c’est une catastrophe, c’est certainement le pire qu’il pouvait faire. Dans tous les cas de figure, il ne s’est pas rendu service.
peux-tu développer ?
Serge c’est un footeux à la base. Malheureusement, le foot c’est super destructeur : les articulations, les os, les neurones, tout se détruit au fil du temps. Il est donc important de ne pas en faire de trop longues années. J’ai usé et abusé longtemps d’outils psychologiques pour l’amener à arrêter cette folie et j’y suis enfin arrivée. Un jour, il a accepté l’inéluctable et a démissionné de l’équipe avec laquelle il jouait. Quel soulagement pour moi, il avait passé toutes ces années sans blessure grave, en tout cas au niveau du physique, pour la tête c’est moins clair, mais il y a des séquelles c’est sûr…
du coup, pourquoi le tennis est un mauvais choix ?
j’y viens. Lorsqu’il m’a dit qu’il voulait faire du tennis, je me suis dis que ce n’est pas un sport de contact, qu’à son âge il saurait se ménager, je l’ai donc laissé commencer. J’avais sous-estimé son esprit de compétition et son besoin de performance. Je ne pensais pas qu’il prendrait cela tellement au sérieux, qu’il est limite de se lancer en tant que professionnel.
ah oui, quand même, trois-quatre ans de tennis et déjà des envies de professionnalisme, c’est pas commun.
en effet… je dis pas qu’il en serait incapable, hein, je ne suis pas apte à juger ses aptitudes réelles. Lui est très confiant, mais bon… Le souci, c’est plutôt qu’il cherche chaque occasion pour jouer, pour s’entraîner. Et malheureusement pour lui, mon petit Serge, il est plus tout jeune. Du coup, il réussit à se blesser plus gravement qu’il n’a jamais été au foot. C’est pour cela que je dis que c’est une catastrophe. Déjà la première blessure de cet hiver, me l’a mis au fond du gouffre, mais la deuxième ce printemps, lui a carrément fourni la pelle pour creuser plus profond. J’ai rien contre le fait qu’il soit absent pour des activité hors de la maison, mais j’aimerais qu’il me revienne heureux et en forme.
évidement le sport doit être un sujet de satisfaction et pas de frustration. Mais pour cela, il faudrait peut-être faire des compétitions moins physiques comme les échecs ou la pétanque, par exemple.
pour les échecs, je le vois pas trop. Il a besoin d’un minimum de dépense physique et là on serait quand même au niveau 0. La pétanque par contre, c’est un spécialiste. Je ne vais pas trop le voir jouer mais, à ce qu’il m’en dit, il est très, très doué. J’ai essayé, donc, de le motiver à lâcher tout le reste pour se concentrer sur les boules. Rien à faire, cela ne lui suffit pas. J’ai donc fait mon deuil et doit vivre avec le risque de le voir rentrer régulièrement avec des cannes et un plâtre.
ceci dit, il est encore novice dans ce sport. Avec le temps son corps acceptera peut-être plus facilement les contraintes et il sera sans doute moins blessé.
je l’espère mais me fait quand même peu d’illusions. Je crains en fait que ses ambitions dépassent largement ses capacités physiques et je doute que le temps améliore cela. Il risque, au contraire, d’avoir plus de soucis dans l’avenir. J’ai bien pensé lui interdire le sport. Mais le remède serait encore pire que la maladie et creuserait son gouffre encore plus profond.
vu comme cela, il n’y a malheureusement que peu de solutions. Bon, Coralie, je m’en vais te laisser, je dois continuer mes interviews. Je te souhaite de trouver une solution pour soutenir ton homme et qu’il retrouve la santé très vite.
… je m’arrête au Poids en passant, je crois savoir que leurs cocktails sont excellents …
Franca, je suis heureux de te rencontrer. Alors, ton Jean-Pierre, il est comment depuis qu’il s’est mis à la compétition ?
il est très fébrile, je dois dire. Il a tellement peur de mal faire et de ne pas amener ce qu’il pense devoir amener à l’équipe, qu’il tourne en rond déjà au moins un jour avant les rencontres. Une fois que je lui ai préparé son sac, il le défait pour contrôler que rien ne manque, je le refais et il le redéfais, parfois 10 fois dans la journée. Cela stresse quand même un peu toute la maison, au point que même les chats font des fugues.
je reconnais bien là le Jean-Pierre que je rencontre lors des interviews. Mais pour toi, qu’est-ce que ces nombreuses absences signifient ?
bof, c’est pas dramatique. Il a toujours pratiqué du sport et principalement sans moi. Alors j’ai l’habitude de le voir partir pour un entraînement ou une compétition. J’ai organisé mes horaires en fonction de ses absences et cela ne me pose pas de problème particulier.
cette année, il gagne un peu plus que l’année passée. Est-ce que son humeur s’en ressent ?
oui nettement. Il ne se calme pas vraiment et est toujours autant inquiet devant chaque rencontre, mais lorsqu’il rentre, après une victoire, il a l’esprit plus festif et est tout de suite plus agréable à vivre. Non pas qu’après des défaites il soit difficile, mais il y a quand même une différence notoire après les victoires.
il a longtemps joué au foot, comme tout Italien qui se respecte, que vois-tu comme différence entre aujourd’hui et cette époque ?
il joue toujours au foot, avec une équipe de vétérans. Il n’y a donc pas vraiment de différence. Mais je vois bien que le foot le rassure plus que le tennis. Sur un court il est tout seul et se doit de se prendre en charge. Mon Jean-Pierre, il aime modérément cela. Il n’apprécie rien de plus que quelqu’un le guide et l’accompagne. En foot, il y a l’entraîneur qui lui crie dessus sans arrêt, le gardien qui l’engueule quand il est mal placé et tous ces coéquipiers qui le recadre quand il s’égare un peu sur le terrain. A la maison quand ce ne sont pas les enfants, c’est moi qui le prends en charge. Je lui prépare ces habits pour le lendemain, je lui prépare sont casse-croûte pour les midis, je lui prépare ses petites affaires pour le sport, bref je lui tiens bien la main.
vu comme cela, il est très dépendant en fait ?
un peu oui. C’est le problème des mâles italiens. Dès le plus jeune âge on leur met à disposition une maman qui subvient à tous leurs besoins. Ils s’habituent et ne font que peu d’effort pour s’émanciper. C’est aussi pour cela qu’ils cherchent, en général, une compagne italienne par la suite : pour une européenne du nord, cela serait trop difficile à vivre.
c’est un peu cliché, non ?
les clichés ont la vie dure, mon cher Georges, mais c’est peut-être aussi parce que cela est la vérité. En tout cas pour mon homme c’est le cas.
d’accord, chère Franca, je te laisse donc rejoindre ton foyer, tu as sans doute quelque chose à préparer pour Jean-Pierre. Je te remercie beaucoup pour ta participation qui a su nous donné des détails sur ton homme.
… allez, je m’en rebois une petite avant de rejoindre Johannie au Vesuvio, et leur fameuse carte de vin Italien …
Johannie, enchanté de te rencontrer, on ne te voit jamais au bord des courts : aurais-tu du mal à suivre ton homme ?
ne vous méprenez pas, Georges, ce n’est pas l’envie qui manque. Malheureusement entre tenir mon foyer, corriger les travaux écrits de mes élèves, accompagner mes filles dans leurs devoirs et dans leurs activités extra-scolaires respectives, je ne vois vraiment pas comment je pourrais suivre les exploits de mon mari.
tu parles d’exploits de ton mari, euh, qu’est-ce qu’il vous dit réellement à la maison ?
eh bien, la vérité voyons ! Qu’il est le pilier de l’équipe, le numéro un du groupe, qu’il gagne avec beaucoup de facilité tous ses matchs, qu’il coache énormément ses coéquipiers, en un mot comme en cent qu’il est le pion indispensable au puzzle de l’échiquier. En même temps, cela ne me surprend pas : en tant qu’ancien sportif d’élite, il a des connaissances que ses collègues ne peuvent pas avoir et je trouve gentil, mais normal, de sa part de leur en faire profiter.
il parle toujours de son passé dans l’élite, tu l’as vu jouer à l’époque ? Es-tu vraiment sûr de son implication dans le basket ?
non, je n’avais pas non plus le temps de le suivre à l’époque, mais pourquoi devrais-je en douter ?
non je dis ça, mais je dis rien. C’est juste qu’il a pas tout à fait le physique de l’emploi, en tout cas il ne l’a plus. Revenons au sujet de notre rencontre. Comment vis-tu ce retour dans le monde de la compétition ?
je ne peux pas le vivre pleinement bien, je dois dire. J’aurais vraiment besoin de lui plus souvent à la maison. Malheureusement, je vois bien qu’il a aussi besoin de ses moments à lui. Il a beaucoup abandonné pour moi et ses enfants. Je ne peux pas toujours l’empêcher de vivre, je risquerais de l’étouffer. Je lui laisse donc un peu de liberté et comme cela il reste épanoui.
c’est bien gentil de ta part, il n’est pas non plus absent très souvent pour le tennis.
non, mais à côté de cela il a un métier très prenant. Dans ces homes, le personnel est constamment sous pression et à besoin de beaucoup d’accompagnement. Du coup, il organise des séances, des séminaires et ne peut donc pas toujours être à la maison très tôt. De plus, moi, en tant qu’enseignante, j’ai 28 semaines, euh 13 semaines de vacances par année, je bosse pas tout à fait 20 heures par semaines, j’ai donc beaucoup de temps à la maison ou pour accompagner les filles. Je remarque ainsi plus ses absences que lui ne les remarque. C’est tout de suite plus lourd à porter.
oui évidement c’est compréhensible. Ne devriez-vous pas faire des activités ou du sport en commun ?
c’est un rêve de l’ordre du fantasme, je vous le dis, Georges. Mon homme, c’est un joueur, il aime les ballons, les balles et tout ce qui roule. Moi, mon truc, c’est la course ou à la limite le vélo. J’aime l’endurance, les longues distances. Sur un terrain de basket ou de tennis, je me sentirais tout de suite à l’étroit. Mon homme, il déteste profondément tout ce qui a attrait de près ou de loin avec l’endurance. Courir pour courir ou pédaler des heures durant, très peu pour lui. J’ai essayé de lui mettre une balle pendue à un bâton devant son vélo, ça a marché deux kilomètres. Après il a jeté le tout dans la Broye.
il lui a fallu tout de même deux kilomètres pour ce rendre compte du subterfuge…
oui, mais non, je te vois venir : d’accord il est pas super fut-fut, mais je le soupçonne dans ce cas-là d’avoir voulu essayer de me faire plaisir. Rien à voir avec son quotient intellectuel. Je ne voudrais pas donner une fausse image de mon homme tout de même.
à propos de son image justement, il semble porter beaucoup de soin à celle-ci par rapport à ses filles.
c’est en effet un souci permanent. Comme elles font de la compétition, il se doit d’être un exemple pour elle. C’est aussi pour cela qu’il se donne beaucoup de mal pour retrouver un niveau physique convenable. Elles ont maintenant l’âge de juger et de comprendre : se cacher derrière un métier prenant pour expliquer son laissé-allé physique n’est plus possible.
merci, Johannie, pour ta franchise et le temps pris pour répondre à mes questions. J’espère que Gérald trouvera la force morale pour se mettre à niveau et offrir des points à son équipe.
… bon il me reste Mandy, qui devrait arriver tout soudain. Patron, je prendrais un peu de ton vino de la casa, il est bien lourd et rugueux comme je l’aime …
voici la dernière arrivée, la compagne de Paul. Cher Mandy, Paul a longtemps caché à toute l’équipe ton existence, aurait-il reçu des consignes de ta part ?
non, très cher Georges, pas du tout. Mon Paulo, il est comme ça, il aime garder sa part d’ombre.
d’accord, je le prends comme cela. Vous êtes le plus jeune couple dans cette équipe, tous les autres ont de nombreuses années d’existence commune. N’est-ce pas difficile pour toi de voir Paul participer aux matchs et aux entraînements en te laissant seule, abandonnée ?
c’est en effet très dur. Parfois, au moment où il va quitter la maison, je lui saute au cou pour l’empêcher de sortir. Une fois je me suis même couchée devant la voiture. Il a hésité à me rouler dessus, mais y a renoncé au dernier moment.
eh bien, il y a de l’ambiance
oui, mais je me soigne un peu tout de même, je sais que ce n’est pas tout à fait normal. Lui de son côté, m’a promis de diminuer l’intensité de ses entraînements afin de marquer plus sa présence avec moi.
ne risque-t-il pas de freiner sa progression sur les courts ? Il commençait presque à montrer des améliorations.
c’est le risque à courir, mais il m’a dit que de toute façon, il y avait encore de la marge avant qu’il perde complétement son tennis et que s’il perdait souvent, c’est surtout par compassion envers ses adversaires.
c’est vrai qu’il est comme cela notre Paulo : sous ses airs de grand dur, il a un cœur d’artichaut.
ah, vous l’avez aussi remarqué, très cher Georges. C’est surtout pour cela que je l’aime, mon Paulinou.
dites-en nous un peu plus sur son intimité, Mandy. Fait-il le ménage, vous aide-t-il pour les repas, est-il grognon dans la vie comme sur les courts de tennis ?
pour le ménage et les repas, je n’ai pas à me plaindre. Il est actif, quand il est là. Maintenant, il travaille loin de la maison et beaucoup d’heures par semaine. Mais les très rares fois où il est chez nous, il me donne un petit coup de main. Pour ce qui est de grognon, je dois effectivement abonder dans votre sens. Il adore se moquer, gentiment, des autres mais a du mal à accepter que l’on se moque de lui. Du coup, si je me laisse aller à un petit commentaire sarcastique sur sa personne ou son attitude, je le perds et il part bouder. Aussi lorsque j’ai besoin de lui, et que je ne lui demande pas dans les formes, je le perds et il part bouder. Parfois, il rentre à la maison, me fait un bisou, puis je le perds et il part bouder. C’est un peu sa deuxième nature d’être grognon.
cela ne doit pas être facile à vivre, non ?
on s’habitue et je me suis adaptée au fil du temps. Et quand il est vraiment insupportable, je l’envoie au tennis passer sa mauvaise humeur sur quelqu’un d’autre.
ceci expliquant peut-être le fait que ses collègues de tennis le voit fréquemment arrivé déjà grognon. Donc, si je résume votre pensée, le fait qu’il se soit mis au tennis et à la compétition ne vous pose pas plus de problème que cela.
c’est un bon résumé, en effet. Il est pas plus, pas moins difficile depuis qu’il s’y est remis. Parfois, j’aimerais le voir plus présent, mais cela me donne aussi l’occasion de le pousser dehors, donc ce n’est pas négatif.
merci Mandy, pour t’être prêtée au jeu de cet interview vérité. Je vous souhaite de continuer à trouver ce bon équilibre nécessaire à la vie de couple.
… merci patron, c’est vrai que mon verre était vide. J’ai failli souffrir de cenocillicaphobie. Non, je ne viens pas d’inventer ce mot, allez-voir sur Google pour savoir de quoi je cause …
très cher ami lecteur, je crois que ce reportage en immersion nous aura apporté beaucoup de lumière sur la vie de couple que mène nos talentueux joueurs du TC Lucens. Il aura confirmé que derrière chaque grand homme, il y a une femme. On constate que tous sont déchargés des tâches ingrates du quotidiens par leur tendre et chère, leur permettant ainsi de se concentrer sur leurs performances. La question se pose donc franchement : comment se fait-il qu’ils n’arrivent pas à de meilleurs résultats ? Mais laissons-là ce sujet épineux qui devra faire à lui tout seul un reportage, pour me permettre de remercier toutes ces dames qui ont eu la gentillesse de bien vouloir dévoiler les faces cachées et peu avouables de leur homme. Elle m’ont aussi permis de faire le tour des bistrots de Lucens, et rien que pour cela je leur en suis très reconnaissant.
La saison des Interclubs est terminées depuis quelques semaines maintenant. Certains joueurs ont passé l’été à rechercher la forme et le bon geste, d’autres ont décidé que leur niveau ne demandait pas plus d’effort que cela. Cher ami lecteur, il est temps pour moi de te laisser passer un hiver au coin du feu. Je m’en retourne dans ma tanière d’ours, préparer la future saison qui s’annonce passionnante. Je sonnerai le rappel au début du printemps 2018, sois à l’affût et ne viens pas me déranger dans les semaines qui viennent. Sur ce santé, na zdorovie et salud.
Georges Boissabierre, pour 1664 Farniente Corporation, octobre 2017, Lucens

