cher ami du beau jeu, bonjour,
nous sommes le dimanche 13 mai, il est à peu près 15 heures à ma montre Seiko à quartz et je suis un homme comblé. Je t’explique. Levé dès potron-minet ce matin, j’ai réveillé tous les coqs du village en démarrant ma 504, je me suis hâté aussi vite que ma Peugeot modèle 1974 me l’autorise, afin d’être présent pour l’ouverture de la buvette du TC Yverdon. Vu que c’était la fête des mères et que je n’avais pas réservé, il me fallait être sûr de trouver une table pour la journée. Le sourire accueillant de la charmante serveuse et, plus encore, l’abondance et la variété de bouteilles derrière le bar m’ont tout de suite fait entrevoir une journée positivement exceptionnelle et on atténué grandement la douleur d’un réveil si matinal.
… mademoiselle, je vois que vous terminez tout soudain votre service, vous seriez gentille de me mettre un double 51. Non du Pastis pas du Ricard, je veux par trop mélanger aujourd’hui …
bref une fois au chaud et bien installé, j’ai commandé mon premier pot de rouge café, et j’ai sagement attendu l’arrivée des joueurs yverdonnois et lucensois. L’attente ne fut pas très longue, le début des joutes étant fixé déjà à 9 heures. Nos joueurs préférés sont arrivés à l’heure, ponctuels comme un coucou suisse réglé sur le top de radio Sottens. Mais, car il y a un mais, ils n’avaient pas l’air très frais, je dois te l’avouer, cher ami du beau jeu. Il faut dire, et tu le sais certainement, que ce long congé ascensionnel coïncidait, à Lucens, avec, non pas une, mais deux fêtes cumulées faisant la part belle aux enfants le jeudi, aux tirs au fusil du vendredi au dimanche et aux bars tous les jours. Je peux témoigner qu’ils étaient très accueillants et que certains de nos joueurs en ont largement usé et abusé. D’ailleurs, Gérald a du se faire porter pâle, utilisant l’excuse d’une maladie subite pour ne pas être présent. M’est avis qu’il a du consulter les dossiers des collaborateurs dont ils s’occupent journellement, pour trouver la meilleure excuse du lundi matin pour la réciter à son capitaine.
c’est ainsi qu’en l’absence annoncée de longue date de Jean-Luc, parti développer ses connaissances sur le Porto et autres rosés Amadeus (belle initiative au passage) pour le week-end et de Jean-Pierre astreint au service de piquet en cas de touchage de fils dans la capitale, ce ne sont que 5 membres de l’équipe qui se sont présentés, fatigués donc, mais très motivé, à l’entrée des courts.
… vous êtes un ange, mademoiselle, en plus d’avoir compris mon rythme de descente, vous anticipez mes désirs. Vous êtes mariée ? Oui, mince, j’aurais bien fait de vous une Boissabierre, une femme honnête et travailleuse …
comme le dit le bon vieux dicton : « ce n’est pas la quantité qui prime, mais bien la qualité », il ne servait donc à rien, en ce jour béni, de louer un car Jean-Louis, pour faire le déplacement. Pourtant c’est jouer avec le feu que de n’avoir pas de remplaçant sous le coude en cas de pépin ; les points filent vite si l’un ou l’autre, ou les deux d’ailleurs, venait à se blesser durant la journée. Cher ami du beau jeu, je ne ferai pas durer un suspens inutile, il n’en a rien été aujourd’hui et chacun de nos joueurs est reparti d’Yverdon en pleine santé et sans blessure si ce n’est, pour certains, un léger accroc à leur amour-propre.
mais laissons ces quelques propos d’introduction, pour entrer dans le vif du sujet. Comme il en a pris maintenant la bonne habitude, c’est Julien qui se présente en premier à l’interview.
… elle est plus là ta charmante sommelière, Patron ? Ah bah non t’as tout de même pas tout à fait le même sex-appeal, non je te le confirme. Mais bon, si déjà tu m’amène trois de Bonvillars et à tes frais en plus, je ferai un effort d’acceptation. Oui la note pour la journée, tu peux me l’amener plus tard, je suis ici encore un moment, je pense …
Julien, cher capitaine, une victoire 4 à 3 contre le club local, verre à moitié vide ou verre à moitié plein, selon toi ?
mon cher Georges, voilà une difficile question que je te remercie de me poser. Mon caractère ambitieux me fait dire à moitié vide. Il y avait moyen d’aller chercher un ou deux points supplémentaires selon moi. Je ne vais pas donner de noms ici, mais je pense que certains de mes joueurs devraient avoir les moyens de ne pas perdre leur match aujourd’hui, d’autant plus qu’ils ont suivi mes entraînements de qualité depuis 2 ou 3 ans maintenant. Je suis surpris qu’ils n’aient pas assimilé plus de techniques de base et d’automatismes, tout de même. Maintenant, je peux aussi me forcer à voir la moitié pleine : après la correction de dimanche passé, je dois à nouveau accepter de revoir les ambitions de l’équipe vers le bas et ne pas penser à une promotion à un échelon national pour cette année encore.
échelon national ? Tu ne crois tout de même pas jouer en ligue nationale avec cette équipe là, non ?
Georges, si tu ne vises pas la lune, tu es sûr de ne jamais atteindre les étoiles. Il y a trois ans, lors du recrutement, j’ai clairement affiché les buts à court, moyen et long terme. Les buts à court terme ont été gentiment atteints : diminution du tour de taille pour tous, capacité de traverser le court en marchant sans cracher ses poumons au bout pour certains et une compréhension partielle et succincte des règles du jeu. Les buts à moyen terme étaient de réussir un service sur dix, de passer vingt-sept pour cent de ses coups droits et de temps en temps un revers, le tout évidement en match. Ces but-là sont encore très loin d’être atteints par la plupart, mais j’ai toujours bon espoir de réussir à les faire travailler avec acharnement. Ensuite les buts à long terme c’est de tenir physiquement un match complet sur au moins deux sets et de jouer au moins une fois la promotion pour la deuxième ligue. Ensuite, beaucoup, beaucoup plus tard, je parle de très, très long terme, nous viserons plus haut, bien entendu.
le long terme c’est dans combien de temps pour toi ?
avec mon Président, on s’est dit que 10 à 15 ans ce serait raisonnable. Nos adversaires auront bien vieilli et devraient alors nous opposer un peu moins de résistance. Donc on peut parler d’une équipe en ligue nationale dans les 30 à 40 ans qui viennent.
mais ton équipe aura aussi bien vieilli tu ne crois pas ?
je n’ai pas encore eu le temps de réfléchir à ce genre de peccadilles, Georges, il ne faut pas déjà s’arrêter à ce détail ou nous n’irons jamais au bout du projet.
le raisonnement, que dis-je, l’intelligence des sportifs me dépasse un peu parfois. Bon Julien, faisons fi du futur pour ne parler que d’aujourd’hui. Es-tu satisfait de ton niveau de jeu lors de ta victoire ?
eh bien Georges, cela faisait longtemps que je n’avais pas eu d’aussi bonnes sensations. Franchement aujourd’hui, à part un petit mal au bras, je ne vois pas de quoi je pourrais me plaindre. Quand je mettais ma balle à gauche, mon adversaire n’y était pas, quand je la mettais à droite, il n’y était pas non plus. Parfois je décidais de la jouer courte, hop mon adversaire n’y était pas et lorsque je la jouais longue, il était complètement dépassé. J’ai maîtrisé de bout en bout sans qu’il ne m’oppose aucune résistance. Et tu as vu, hein, il était R7.
en même temps, le gars avait 75 ans, c’est un peu normal qu’il ne soit plus très véloce. Il a encore juste connu la seconde guerre mondiale lui…
je te trouve très négatif avec moi, mon moins cher Georges. Je me présente devant toi, tout auréolé d’une performance de premier niveau et tu dégonfle l’exploit réalisé. Comprends-tu pourquoi tu es de moins en moins apprécié et que tous mes gars, moi y compris, on hésite à venir répondre à tes questions perfides et subir tes remarques félonnes. Moi je suis très, très fier de lui avoir mis une tannée à ton héritier des poilus. Il n’est tout de même pas venu en tintébin, ni en youpala à ce que je sache.
tu as parfaitement raison, je suis peut-être un peu sévère. Mais je préfère t’astiquer un peu que te laisser croire que tu y es arrivé et te ramasser à la petite cuillère lors de ta prochaine défaite. Alors d’accord, je vais essayer de positiver un peu plus. Qu’as-tu fait de mieux que lors de ta défaite de dimanche passé, aujourd’hui ?
le choix des mots me paraît essentiel et je trouve que ton vocabulaire reste pauvre, mon pauvre Georges. Défaite, défaite, tu n’as que ce mot à la bouche, ma parole… Mais bon je passe sur ce sujet et je te réponds : tout……..
mais encore ? Toi qui te plains de mon vocabulaire, c’est un peu court.
mes services hyper-travaillés ont été hyper efficaces sur cette surface. Mes coups droits hyper-liftés ont été hyper efficaces sur cette surface. Mes revers hyper-slicés ont été hyper efficaces sur cette surface. Mon unique amortie hyper-belle a été hyper efficace sur cette surface. Bref en un mot comme en cent, j’ai été hyper efficace dans tous les domaines sur cette surface.
eh bien, voilà qui est hyper précis, en tout cas. Avant de te laisser partir, quelques mots sur ton double avec Sébastien ?
Seb, il a eu une saison 2017 hyper délicate. Une défaite, un abandon et une descente aux enfers dans le classement. Le voir au fond du trou me fait un plaisir évident beaucoup de mal et je me suis dis que je me devais de l’aider un peu. J’aurais pu le faire jouer avec Laurent ou Serge, mais je voulais absolument lui laisser une chance de goûter à la victoire. Il lui faut un peu d’aide et je suis sûr qu’il sera ensuite de nouveau d’attaque.
en même temps, comme en 2016, c’est actuellement le seul de l’équipe qui a gagné tous ces matchs, a-t-il vraiment besoin de remonter son moral qui doit être au beau fixe ?
ne te laisse pas berner par les apparences, en tant que journaliste tu devrais être plus affûté que cela sur la psychologie des sportifs. En gagnant tous ses matchs, il ne cherche qu’à compenser ses malheurs et à cacher sa misère. Je l’ai observé pendant le double : il a cherché constamment mon aide, il s’est appuyé sur mon expérience et mon talent pour essayer de se mettre un tant soi peu à niveau. Il n’a pas mal joué, mais heureusement que j’étais là pour le soutenir durant les moments difficiles, seul il n’aurait certainement jamais gagné.
oui, mais bon, en double c’est normal que vous soyez deux, non ?
s’il-te-plaît, Georges, ne fait pas semblant de ne pas comprendre. Je sais que nous devons être deux pour un double. Ce qui est important de comprendre, c’est que j’ai utilisé toute ma science de coach pour, primo, soutenir mon partenaire qui est très en difficulté psychologiquement et, secundo, pour faire voler en éclat les résistances de nos adversaires. J’ai ainsi écoeuré ces deux messieurs et réussi à rehausser le moral de Seb.
très bien, je comprends. En bien, cher Julien, je vais te laisser aller écluser une bière bien méritée. Je vois justement ton partenaire du jour s’approcher, je me réjouis d’entendre sa version.
… patron, ce qu’il y a de bien quand on discute si longtemps, c’est que l’on a de nouveau soif. Met-moi donc cinq de ton Bonvillars, il fait pas trop mal l’affaire mais faute de grive on boit du merle. Je me permets une remarque : ta charmante serveuse du début de journée, il ne fallait pas toujours la relancer, elle …
Sébastien, ton sourire fait plaisir à voir en comparaison à ta mine sinistre de la dernière saison. Heureux du déroulement du jour ?
alors là, mon cher Georges, on peut difficilement plus. Cela valait vraiment la peine de se lever tôt ce matin.
tu peux me donner quelques détails sur ton simple ?
comme tu le sais, Georges, je suis retombé tout en bas du classement et me retrouve cette saison R9. Je crois l’avoir déjà dit, mais je le répète, mon ego en a pris un coup magistral. Mais bon, si je veux en tirer un peu de positif, l’avantage de mon classement, c’est que je me tape pas des adversaires de trop haut niveau. J’ai donc l’opportunité de me refaire un moral tout neuf en espérant grappiller des points pour monter d’une classe l’année prochaine. Aujourd’hui, je rentre sur le court derrière tout le monde, l’attente fut longue. Je ne sais rien de mon adversaire, à part qu’il est R9. On se chauffe et je vois qu’il n’est pas d’un niveau insurmontable, mais il faut toujours se méfier, hein, on ne sait jamais. Et puis, je crains comme la peste les surfaces synthétiques.
ah oui, mais pourquoi donc ?
je n’ai jamais consulté de médecin pour connaître la vraie raison, mais il se trouve que, d’aussi loin que je me souvienne, les informations arrivent toujours avec un temps de retard à mon cerveau par rapport à ce que je constate dans mon entourage. Ce décalage de quelques millièmes à parfois quelques secondes, fait que je me trouve souvent en porte-à-faux par rapport à la situation. Il m’arrive, dans les pires cas, de répondre à une question après que l’on m’ait déjà posé la suivante. Je pense que c’est un trop plein d’intelligence qui fait qu’il y a moins de place pour les nouvelles informations entrantes. En tout cas c’est sûrement ce que me dirait un médecin, si je devais en consulter un. En tennis, la conséquence est que, toujours, la balle arrive plus vite que l’impulsion qui lance mon bras n’arrive à mon cerveau : je suis donc systématiquement un chouïa en retard. Sur la terre, la balle est ralentie, ce qui fait que l’on remarque moins ce décalage, sur le synthétique, en général la balle accélère et là je prends la balle derrière moi, ce qui provoque un contrôle très aléatoire.
et donc, la surface d’aujourd’hui, rapide, pas rapide ?
j’ai eu de la chance mais j’ai aussi usé d’une tactique imparable. Tout d’abord la chance : mon adversaire n’était pas un adepte des longs échanges. Par manque de capacité peut-être, mais en tout cas, nous n’avons que rarement échangé plus de 3 coups d’affilé avant de faire une faute ou un point. Il n’a donc pratiquement jamais réussi à me prendre de vitesse : je n’ai ainsi que peu été handicapé par la vitesse de la surface. Ensuite ma tactique : connaissant ma faiblesse et mes longs temps de réaction, j’ai décidé de ne pas le laisser s’installer dans de longs échanges. Je me suis appliqué à servir avec beaucoup de slice, la surface augmentant beaucoup l’effet sur les balles. Ensuite j’ai cherché à lui mettre le plus de pression possible afin de lui maintenir la tête sous l’eau et l’empêcher de croire en ses chances. Je peux affirmer fièrement que cela a fonctionné à merveille.
ses cheveux et sa barbe blanche font que tu dois tout de même relativiser ton résultat : ton adversaire devait avoir au moins 10 ans de plus que toi, non ?
je l’ai cru aussi, mon cher Georges. Comme je te l’ai dis, je n’avais avant le match aucun renseignement sur mon adversaire. Mais après, j’ai contrôlé, et tu ne le croiras peut-être pas, mais nous avons exactement le même âge. Oui, je suis bien d’accord avec toi, je fais beaucoup plus jeune que lui. Mais du coup, je n’ai pas fait des misères à un papi de 75 ans moi.
tu me tends la perche, là, pour parler de ton double. Une victoire en simple, puis une victoire en double, c’est la fête. Julien a par contre laissé entendre que c’est lui qui a tenu votre match à bout de bras, te soutenant afin de t’éviter un effondrement. Un commentaire là-dessus ?
tu connais notre capitaine depuis le temps que tu le fréquentes. Il aime bien se faire un peu mousser. Bien sûr son rôle est important, et dans l’équipe et dans ce fameux double. Mais ne t’y trompe pas : si j’ai eu un petit coup de mou ici et là, perdant au passage un jeu de service, j’étais à fond et son soutien, bien que nécessaire, n’était pas indispensable. Tout comme lui, j’ai besoin de communion lorsque je joue en double et évidemment que s’il ne m’avait pas dit un mot, que nous ne nous étions pas tapé dans les mains, et parfois dans le vide, la victoire n’aurait pas la même saveur. Et puis montrer l’unité de l’équipe aux adversaires, c’est aussi leur montrer que nous sommes là, ensemble et que nous ne nous laisserons pas manger sans résistance. Cela s’appelle de la guerre psychologique.
on a vu en effet du plaisir sur le terrain, une certaine forme d’insouciance.
la paire que nous formons, Julien et moi, est invaincue depuis 3 saisons maintenant. Cela nous met aussi en confiance. Lorsque nous avons senti que nous avions nos adversaires à notre main, le climat s’est détendu pour nous tout en se crispant pour eux. Nous avons ainsi essayé des gestes qui, en d’autres circonstances, ne nous seraient pas permis. Je pense que le match était plaisant à regarder.
parlons un peu avenir maintenant. Valeyres, Versoix et Aigle, trois rencontres autant de victoires ?
ah si je pouvais garder mon invincibilité, cela en ferait bisquer plus d’un dans l’équipe. Il ne faut pas croire, mais, sous nos airs sympathiques et unis, se cache une énorme rivalité. Et donc chacun regarde le résultat des uns et des autres et ricane plus ou moins ouvertement de ses collègues quand il y a possibilité de le faire. Maintenant, il n’est pas sûr que je joue encore beaucoup de matchs. Finalement j’aurais intérêt à lever le pied, statistiquement chaque rencontre me rapproche de la prochaine défaite. Mais bon, mon appétit de victoire s’est aiguisé et je suis prêt à mouiller encore mon maillot pour aider l’équipe à vaincre et pour améliorer encore et encore mon palmarès.
R8, R7 la saison prochaine, c’est un but ?
mon cher Georges, ce n’est évidement pas moi qui décide, mais la formule mathématique et incompréhensible de Swiss Tennis ainsi qu’une grosse part de chance et de hasard. Mon but actuellement est donc de gagner tous les matchs auxquels je serai appelé à jouer, viendra ensuite le temps des comptes et de brûlage de cierges pour espérer monter. J’irai peut-être dans des chapelles siciliennes, il paraît qu’ils sont très proches des dieux là-bas. J’en profiterai aussi, le cas échéant, pour me rapprocher des cousins de Jean-Pierre, on le sait maintenant, ils ont des méthodes très persuasives pour résoudre les petits tracas de la vie.
aargh, ces cousins, rien que d’y penser, j’en ai des frissons. Mais tu ne caches clairement pas tes ambitions. Une remontée dans la hiérarchie ne serait pas pour te déplaire ?
c’est définitivement une question d’ego et de fierté. Je ne peux pas accepter de regarder les traits sur la table et constater que j’ai la plus courte de l’équipe. Vois-tu Georges, R9, R8 ou R7, c’est pas important, mais R9 et tous les autres membres devant, alors là…
d’accord je peux comprendre, finalement. Je vais te laisser aller te reposer et commencer ta concentration pour la prochaine rencontre à Valeyres, j’ai cru comprendre que vous ne serez à nouveau que cinq à vous déplacer : vous devrez à nouveau être au taquet, d’autant plus que cette équipe cartonne incroyablement actuellement.
je dois dire que Jean-Pierre devrait appeler ses cousins afin de voir si un ou plusieurs membres de Valeyres n’auraient pas quelque connexion avec une quelconque organisation sicilienne, des Abruzzes ou des Pouilles. Et s’ils ne trouvent rien du côté italien, il faudrait faire des recherches du côté des grandes familles irlandaises : on sait qu’elles peuvent, elles aussi, faire preuve de persuasion.
c’est peut-être une piste à suivre en effet. Il serait grand temps que vos adversaires utilisent les mêmes méthodes que vous, cela équilibrerait les résultats. Quoiqu’à voir les vôtres, tout se discute…
merci Sébastien de t’être une nouvelle fois arrêté vers moi et bonne chance pour la suite de la compétition. Laurent, assied-toi seulement, je suis à toi dans deux minutes.
… patron, met-moi deux doubles 51 dans un grand verre s’il-te-plaît, j’ai une de ces soifs après cette batoille ! Non juste des glaçons, y-a assez d’eau comme cela. Laurent tu te mets avec moi à l’eau trouble. Ah je reconnais en toi le type festif, tu fais honneur à ta réputation. Patron, deux grands verres, deux …
bon, les choses sérieuses maintenant. Tu étais absent la semaine passée, à nouveau pour pouvoir participer à une grosse bastringue. Pas trop mal à l’aise par rapport à tes collègues ?
non, aucun souci. Vois-tu Georges, chaque année je prend un peu plus d’âge et rien ne dit que je pourrai continuer à mener de front une vie dissolue, faite de fêtes et d’orgies, et une vie de sportif doué, exigeante et monacale. Je distille donc mes absences parcimonieusement afin de préparer mes collègues à assumer pleinement ma relève. Pour moi la famille, les amis, c’est sacré : donc le jour où je devrai faire un choix…
houlà, tes propos sentent presque le sapin. Rassure-moi et mon lecteur avec, tu ne penses pas encore à arrêter ?
non c’est encore trop tôt, bien sûr. Je suis dans la fleur de l’âge et j’assume encore parfaitement mes deux styles de vie en parallèle. Mais une retraite ça se prépare à l’avance et pas au dernier moment. Les jeunots qui me suivent doivent être responsabilisés très tôt s’ils veulent approcher un tant soi peu mon palmarès.
je rebondis sur ces belles paroles pour te lancer sur le sujet de ton match en simple : satisfait du résultat ?
je crois avoir démontré aujourd’hui à tous les septiques que ma présence est, actuellement, importante, voir indispensable. Mon entrée de match n’a pas été parfaite. Les jambes étaient lourdes, les idées encore peu claires. Il faut dire que nous avons commencé tôt ce matin et que je me suis couché tard, même très tard hier soir.
tu as donc participé à la fête à Lucens ?
évidemment, mon cher Georges, que serait une fête à Lucens sans ma présence. Ce serait comme de l’eau sans du Ricard, de Coca sans la Suze ou encore des bulles sans la bière. Donc oui, comme d’habitude en pareille occasion, je me suis mis la tête à l’envers jusqu’à plus soif et jusqu’au premier chant du coq. C’est ainsi normal que mon premier set n’ait pas été très convainquant. Par contre, une fois les neurones stabilisés, les genoux dérouillés, je suis rentré dans mon adversaire, je lui ai éclaté toutes ses illusions. S’il a pu croire en de quelconques chances dans la première demi-heure, le reste du match ne lui a servi qu’à pleurer sur son sort. L’ambiance à table pour la fête des mères a du être assez sinistre à midi.
on peut effectivement imaginer qu’après le premier set, il devait être en confiance. 6 à 0 au deuxième, c’est un sacré retournement de situation auquel il ne devait pas s’attendre.
c’est parce qu’il ne me connaît pas. Mes amis et mes adversaires passés peuvent en témoigner : si on me cherche on me trouve. Je suis un mec super hyper gentil, plein de bienveillance envers mon prochain, mais si ledit prochain vient me marcher sur les baskets pour mettre en péril ma réputation sportive, alors je lui éclate la frimousse.
ça, on peut dire que ta réputation de gagneur n’est plus à faire. Justement, redescendre de R7 à R8, ça t’a fait mal ?
comment dirais-je, en un mot comme en cent et sans prendre de gant : horriblement. Franchement, j’ai investi, toute ma vie, du temps dans les entraînements. J’ai, malgré mon talent inné, travaillé les techniques, mon physique et la psychologie de l’adversaire pour atteindre le plus haut niveau. J’ai donné de ma personne, sacrifié des fêtes sensationnelles pour me forger un palmarès et puis quoi : un petit fonctionnaire de Swiss Tennis se permet de faire une faute de frappe sur son petit ordinateur et, pif paf pouf, me voilà recalé vers le bas. Heureusement, mais heureusement que j’ai pas son adresse, j’vais te dire. Sinon je lui aurais fracassé mes raquettes sur ses rotules.
ah ouais, tout de même, ça t’a bien énervé cette histoire. Mais bon après des matchs comme celui d’aujourd’hui, Swiss Tennis devrait pouvoir reconnaître ton talent et te requalifier vers le haut cette fois, pour la saison prochaine.
si cela ne devait pas être le cas, je te promets que j’irai demander une licence dans un pays qui saura reconnaître et apprécié mes qualités. En Suisse en définitive, y’en a que pour Rodger. Les autres on peut toujours se gratter pour obtenir un peu de considération. Je te le dis en aparté parce que je t’aime bien, Georges, j’ai envoyé ma fille à travers le monde, prospecter dans les diverses fédérations qu’elle croisera afin de me trouver un top contrat. C’est un peu mon agent et je suis persuadé qu’elle m’annoncera bientôt une bonne nouvelle.
je comprends donc que les démarches sont lancées et qu’il pourrait y avoir du changement dans ta vie ces prochains temps. Passons au sujet qui fâche maintenant, la défaite en double au côté de Serge. Tu acceptes de me faire un commentaire là-dessus ?
je n’ai pas pour habitude de me cacher derrière des excuses ou de mettre la faute sur les autres, même lors de défaites mortifiants. Déjà lorsque j’étais une vedette du foot, je faisais corps avec l’équipe pour assumer pleinement les résultats. Quand on gagnait c’est parce que je mettais des buts, quand on perdait c’est parce que la défense n’était pas capable d’empêcher les adversaires de mettre, à onze, plus de but que moi, tout seul, je ne leur en mettais. Aujourd’hui, c’est pareil, j’ai mis les points et Serge n’a pas réussi à empêcher nos adversaires de mettre les leurs. J’assume pleinement.
tu assumes, mais tu n’assumes que tes points en donnant le pierre noir à Serge concernant les points perdus. Voilà qui n’est pas très sympa pour ton partenaire.
non, mais il ne faut pas le voir comme cela. Moi, depuis tout petit, je suis l’attaquant. Mon rôle c’est de mettre les buts, les points, et je tiens ma place très bien. Les autres, dans le cas d’aujourd’hui Serge, leur rôle c’est de défendre. Si ils ou il ne font pas correctement leur job, c’est normal qu’ils ou il assument leur responsabilité. A moi la gloire dans la victoire, à eux l’opprobre dans la défaite, et les vaches seront bien gardées. Je dirais même ita diis placuit.
tout de même, vous êtes une équipe sur le terrain et vous gagnez en équipe comme vous perdez en équipe.
le concept d’équipe, c’est très surfait, mon cher Georges. L’équipe c’est la forêt qui entoure l’arbre, c’est les épines qui transcendent la rose. Elle n’existe que pour mettre en valeur la vedette, l’être supérieur. Sans lui, elle n’a pas de raison d’être. Donc pour en revenir à ce fameux double, je n’en veux pas du tout à Serge, mais je me permettrai d’écrire au petit fonctionnaire de Swiss Tennis afin de lui expliquer pourquoi ce résultat ne devra pas figurer à mon palmarès. Comme j’ai une technique d’écriture particulièrement bien rodée, il ne fait aucun doute que ce petit suisse-allemand me comprenne parfaitement.
bon, je me réjouis de voir si tu es, par écrit, si persuasif que cela. En attendant, je souhaite que Serge ne lise pas cette interview, ce ne serait pas très bon pour son moral un peu défaillant en ce moment. Je te laisse aller rejoindre Seb et Julien qui ont pris un peu d’avance sur toi à l’apéro. Fais gaffe, ils sont aussi assez champion sur ce sujet.
… patron, voir les autres boire au bar ne me suffit pas. A cette heure-là, t’aurais pas un petit rosé à me proposer. Du Mateus, c’est de l’étranger ça ? Ok va pour le rosé portugais, cela nous rapprochera de Jean-Luc qui y est en pèlerinage pour une vierge noir ou quelque chose d’approchant …
Serge, te voilà à nouveau avec une mine complètement défaite. Malgré les deux défaites d’aujourd’hui ne penses-tu pas qu’au moins tu emmagasines de l’expérience dans la compétition et qu’un jour, plus très lointain, tout cela va payer ?
c’est dur, Georges, très dur. Bien sûr que je m’accroche à cet espoir, mais tout de même c’est très dur. J’ai du mal à comprendre. Dans l’équipe je suis le seul à m’être payé un coach personnel, je suis un de ceux qui a fait le plus d’entraînements hivernaux, je suis celui qui est le plus présent sur les courts la semaine et le week-end et malgré tous mes efforts, je ne gagne pas. C’est dur, très dur.
en l’absence de Jean-Luc et de Jean-Pierre, tu hérites aujourd’hui de la place de numéro 3. N’était-ce pas un peu prématuré de te lancer à ce niveau ?
l’équipe était réduite à son strict minimum aujourd’hui. Il n’y avait pas grand choix. Paul est encore convalescent suite à sa pneumonie et Sébastien, matricule R9 je le rappelle, ne pouvait prétendre à cette place. J’étais donc tout désigné pour assumer cette responsabilité.
en parlant de matricule justement, Swiss Tennis a anticipé, cette saison, sur la reconnaissance de ton talent en t’attribuant un R8 du meilleur effet. Tu as un commentaire à faire ?
je pense, malgré mon manque de résultat actuel, qu’un excellent fonctionnaire de chez eux a du me voir jouer et que mon style a du lui taper dans l’œil. Je n’ai pas encore développé toute l’efficacité nécessaire, mais il est tout de même indiscutable que ma façon de jouer à de la gueule. C’est donc effectivement la reconnaissance de mon potentiel qui a été gratifiée et pas encore les résultats.
un mot sur ton match ?
je suis rentré sur le court avec beaucoup d’appréhension quand à la qualité de la surface. Mais très vite, je me suis senti bien. Le court était parfait, comme je les aime. Pas de faux rebonds, pas trop rapide sans être trop lent, il y avait juste la couleur qui était discutable et encore, finalement cette association de rose et de mauve était du plus bel effet. Pendant l’échauffement, je joue à la perfection, je renvoie tout en essayant d’impressionner mon adversaire et je pense que j’y réussi pas mal. Au début du match aussi, je suis bien et je fais bonne impression à mon adversaire et surtout au public. Et puis, un peu comme toujours je dois dire, je me crispe, je perds un peu le fil de mon jeu et j’oublie d’appliquer ma tactique. Du coup, les jeux défilent et je me retrouve rapidement mené. Par instant, je me reprends et pousse mon adversaire dans ses derniers retranchements, mais il s’en sort toujours, souvent même avec un peu de chance.
qu’as-tu l’impression de faire de faux pour ne pas arriver à gagner ?
cela se joue à des petits détails. Un peu de fébrilité par-ci, un manque d’équilibre sur mes jambes par là, font que je n’arrive pas à déborder mes adversaires. Je commets aussi trop de fautes inutiles. Mais c’est dans mon tempérament d’attaquer. Je ne suis pas défenseur, j’aime le beau jeu et le panache. Du coup, je m’emporte un peu parfois, mes ambitions dépassent fréquemment mes moyens.
je rebondis sur une phrase qui m’interpelle, là tout de suite. Tu dis que tu as un tempérament d’attaquant et pas de défenseur. Laurent, pendant son interview a justement relevé le fait que, pendant votre double, il jouait le rôle de l’attaquant et que tu jouais celui du défenseur. N’y aurait-il pas un malentendu entre vous dans votre tactique d’avant match et cela n’aurait-il pas eu une influence néfaste sur votre résultat ?
ce serait donc cela… Pendant le match, je me suis aussi demandé pourquoi Laurent était aussi agressif pour un défenseur. Il a souvent quitté sa zone pour se projeter vers l’avant, place qui m’était bien évidement réservée. J’ai été passablement troublé et déstabilisé par son comportement, je dois dire. Il connaît pourtant mes qualités au filet et ma rapidité à monter. Je n’ai pas eu le temps de débriefer avec lui, mais je pense en effet que son manque de rigueur tactique aujourd’hui nous coûte énormément de points.
effectivement, vous semblez tous deux persuadés que l’autre est responsable de votre échec. Evidemment, si votre tactique n’est claire ni pour l’un, ni pour l’autre, c’est assez facile pour vos adversaires de faire la différence. C’est dommage : en étant sur le terrain avec Laurent, tu avais une bonne chance de tenir ta première victoire dans cette compétition, ce qui aurait eu un bénéfice certain pour ton moral.
c’est vrai que lorsque j’ai appris que je jouais le double avec lui, je me suis senti un moral de vainqueur. J’ai été pris d’un sentiment d’invincibilité que je ne connais pas souvent. Il a décidément tout gâché, c’est vraiment triste. Je pense que lors de la prochaine rencontre, je ferai plus attention au choix de mon partenaire et à la définition de la tactique. Tous devant et personne derrière, d’accord, mais en connaissance de cause.
tu es absent pour la prochaine rencontre à Valeyres, as-tu eu peur de leur moquette et penses-tu effectuer quelques ajustements spécifiques durant ces trois semaines d’interruption ?
Georges, mon ami Georges, sache que je n’ai peur de rien dans la vie. Malgré mon physique un peu chétif et mes airs un peu craintifs, je suis fort dans ma tête et je sais m’imposer. Alors c’est certainement pas une moquette bleue qui va m’effrayer, certainement pas. Il y a deux ans, j’avais pris une tôle chez eux, mais le terrain n’était pas en cause. Je n’avais pas encore mon niveau d’aujourd’hui et mon adversaire en avait profité, c’est aussi simple que cela. Quand à ces trois prochaines semaines, c’est effectivement pas seulement pour prendre du repos. Je vais retourner à l’entraînement, reprendre les bases de manière intensive. Mon retour sera ébouriffant, je pense, enfin j’espère, enfin ça devrait quoi… avec un peu de chance…
eh bien je me réjouis de voir le résultat et je pense que toute l’équipe sera du même avis. Je te laisse retrouver tes partenaires pour l’apéro tout en te souhaitant 3 bonnes semaines bien réparatrices.
… merci patron ! T’es un bon toi, tu commences à comprendre quand tu dois intervenir dans le déroulement de ma journée. Y va bien ce rosé, bien frais, gouleyant à souhait, ce serait difficile de faire mieux …
Paul, assied-toi près de moi, tu fais un peu peine à voir. Comment vont tes poumons ?
De mieux en mieux, mon cher Georges, merci. La semaine passée, j’étais vraiment au bord de l’agonie, prêt à recevoir les derniers sacrements, aujourd’hui j’étais toujours sous respirateur artificiel, mais Je me suis trouver des motifs de satisfaction quand à l’évolution de ma santé.
le début de ton match nous a effectivement fait croire que tu avais retrouvé tout ton niveau physique. Malheureusement tu t’es étiolé après le gain du premier set, un excès de confiance ?
non, même pas. Je pense que j’avais largement le niveau technique pour lui mettre une trempe, mais j’ai quand même baissé en rythme et en intensité sur la seconde partie du match. Du coup, il a retrouvé des couleurs et a repris du poil de la bête. Je lui ai offert de l’espoir, en tennis, cela est mortel. Finalement nous avions un peu le même jeu et, même si le score ne le démontre pas, cela s’est joué à peu de chose. Un peu plus de souffle, un peu plus de confiance, un peu plus d’automatismes et je prenais le point pour moi.
on le sait, tu as été handicapé par une blessure suivie d’une opération, puis une pneumonie. Tu me l’as confié dans l’interview d’après-match de Morges que tu avais, à l’instar de beaucoup de compétiteur, voulu reprendre trop vite. Tu as maintenant deux semaines sans compétition devant, cela va t’être utile, non ?
évidemment, je vais en profité pour me requinquer. Mandy m’a déjà organisé un programme de remise en forme à base de plantes et d’efforts physiques ciblés afin d’accélérer mon processus de guérison. Je vais devoir me coltiner beaucoup de longues marches pour redévelopper la capacité de mes poumons et surtout parce qu’elle adore ça, la marche, ma Mandy. Mais au final, mon retour sera époustouflant.
tiens, j’ai déjà entendu quelque chose d’approchant il y a rien longtemps. Julien ne t’a pas sélectionné pour un double, un commentaire là-dessus ?
c’est facile de critiquer ses collègues après les matchs et de dire que j’aurais fait mieux. Pourtant, Serge, il est vraiment au fond du trou actuellement. Je ne suis pas sûr que c’était lui rendre service que de le faire rejouer juste après sa défaite mortifiante. Je crains que ce soit une grave erreur de coaching pour le coup.
on dit, pourtant, qu’après une chute il est important de tout de suite se remettre en selle et Julien a aussi peut-être estimé que tu étais fatigué, il a voulu te ménager.
on est où là ? Pas dans une écurie à ce que je sache. Si on veut rester dans la métaphore, Serge il est retombé une deuxième fois de son cheval aujourd’hui, je pense qu’il doit bien avoir mal à son… postérieur. Ensuite, pour savoir si j’étais fatigué ou pas, il faudrait qu’il me demande tu ne crois pas. Moi, Julien, je l’ai pas vu pendant mon match et après non plus. J’ai joué sur un court tout perdu au fond du complexe sportif, il a pas du trouvé le chemin.
on sent un peu de frustration dans ton discours. Tu regrettes de ne pas avoir joué ce double tout de même ?
oui, moi j’aime jouer. Là j’ai attendu au bar que les matchs se finissent. Je pouvais même pas me coller aux vitres, j’aurais dérangé toutes ces familles qui mangeaient. Je me suis donc un peu murgé au bar, d’où peut-être mon humeur actuelle. Ceci dit, j’avais de bonne sensation et j’aurais pu être un partenaire efficace pour Laurent.
ton retour dans deux semaines prouvera à ton capitaine qu’il peut te faire confiance et il t’engagera sûrement dans un double.
je l’espère effectivement, je veux être utile à mon équipe moi.
on n’a pas parlé du résultat global de l’équipe. Victoire 4 à 3, c’est la première victoire de Lucens, va-t-elle en appeler d’autres, selon toi ?
franchement on a l’équipe pour. Si nous sommes épargnés par les soucis de santé, si chacun atteint le potentiel qu’il a en lui à l’entraînement pendant les matchs, si les absents arrêtent d’être toujours absents, je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas battre tous nos futurs adversaires. Nous devons plus croire en nos forces et prendre notre chance pendant les matchs et cela devrait passer. Le niveau de nos adversaires n’est tout de même pas si élevé et nous ne devrions pas attendre d’avoir leurs âges canoniques pour être champion de groupe. Regarde Valeyres cette année : cette petite équipe de banlieue qui met des tôles aux grandes villes. On devrait tout de même s’en inspirer.
justement, Valeyres est votre prochain adversaire et est effectivement en pleine bourre actuellement. As-tu des craintes pour cette rencontre.
aucune crainte, mon cher Georges. Il y a deux ans, Lucens, sans moi, avait gagné assez facilement, malgré le désavantage de la surface, une moquette bleu Swissair toute moche. L’équipe a depuis progressé et peut me compter dans ses rangs. Même s’ils ont un tout petit peu progressé, nous devrions n’en faire qu’une bouchée. Je pense que tous mes coéquipiers et moi-même sommes parfaitement conscients de l’importance d’un bon résultat là-bas et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour leur mettre une bonne fessée, quitte à faire intervenir les cousins de Jean-Pierre. En un mot comme en cent, nous reviendrons vainqueurs de notre périple valeyrois : major e longinquo reverentia.
de bien belles paroles pleines d’optimisme qui font plaisir. On sent que la motivation est encore en toi. Bon je crois que votre repas va être servi, je te laisse rejoindre l’équipe, vous avez bien mérité cette troisième mi-temps. Je te dis à très bientôt à la buvette de Valeyres.
… patron, j’arrive au bout de mon dur labeur. Pour fêter cela, tu me mets un 51×1664, mon cocktail préféré en passe de devenir un best seller chez tous les bons barmans. Comment tu ne connais pas ? C’est pourtant facile, une bonne dose de Pastis et tu complètes avec de la bière. C’est divin, tu devrais goûter. Mais pas dans mon verre, hein …
Jean-Pierre, merci de répondre à mon appel. Tu bosses là ?
non je suis justement en pause. On a réussi à couper le jus afin d’éviter les étincelles. Après notre en-cas on s’y remet, les Lausannois devraient avoir de l’électricité pour ce soir.
ah ouais, grosse panne quand même. Tu as pu suivre les résultats, tu as vu ce que ton équipe à fait ?
oui je n’ai pas arrêté d’être réveillé dérangé par les messages. 4 à 3 c’est pas mal, mais on sent qu’on aurait pu faire mieux, tout de même. Ceci dit, c’est mieux que contre Morges, c’est indéniable.
pas trop de regret de ne pas avoir pu jouer ?
si bien sûr, je suis dans une bonne dynamique actuellement et je pense que j’aurais amené le point d’un simple facilement et éventuellement d’un double si j’en avais aussi joué un. Mais bon, j’ai des post-adolescents à la maison et qu’est-ce que ça bouffe, des post-adolescents. Il me faut donc travailler beaucoup pour pouvoir nourrir toute la famille, c’est un choix.
en effet, je comprends. En plus tu ne seras pas non plus présent la prochaine rencontre. C’est tout de même dommage et pour toi et pour ton équipe.
oui, mais je leur fais confiance, à Valeyres ils vont être bons.
voilà des paroles sympathiques. Je te laisse j’ai un double appel et je crois que c’est Jean-Luc. A bientôt et bon boulot.
Merci, je pense que je vais m’octroyer une petite sieste avant d’aller remettre en place ce câble. La sécurité avant tout, c’est le leitmotiv chez nous cette année.
… patron, remet-moi un 51×1664 s’il-te-plaît, t’as la main, il est fameux …
Jean-Luc c’est sympa de m’appeler, tu vas bien dans ton alpage ?
non je ne suis pas aux Alpettes, je suis près de Porto pour un mariage. Le soleil brille, il fait chaud, l’alcool coule à flot et les filles sont belles, que demander de plus ?
en effet, cela semble plaisant. T’as suivi le match ?
non, y pas de réseau dans la salle de bal. Ils ont fait quoi ?
gagné 4 à 3 !
seulement ! Non mais tu rigoles ou quoi. Comment tu veux qu’on joue les promotions si nous ne sommes pas capables de marquer plus de points. D’accord c’est mieux que contre Morges, je te l’accorde, mais je crois que certains ont oublié : ce n’est pas comme au foot, le tennis, plus on gagne de matchs, plus on marque de points, plus on a de chance de monter en deuxième ligue. Il faudrait que certain inscrive cela dans leur petite tête.
en même temps, tu n’étais pas là pour aider. Tu ne devrais pas trop critiquer.
ce n’est pas parce que je ne suis pas présent qu’il faille faire n’importe quoi. On veut des points, on travaille pour faire des points, point. Si c’est juste pour profiter de la troisième mi-temps, ce n’est pas la peine de se taper monts et vallées pour se rendre au bord du lac. Y’avait assez à boire ce week-end à Lucens. J’ose pas imaginer l’état de certains au réveil ce matin. Ceci explique sûrement cela. Vivement que je revienne pour mettre de l’ordre. Le prochain entraînement va être fumeux, je te le dis moi.
eh bien, te voilà bien remonté. Profites encore un peu du bon climat lusitanien et repose-toi bien. L’équipe aura besoin de toutes tes ondes positives à Valeyres.
… un avant-dernier pour la route, patron. Je ne vais pas prendre la voiture avec autant de sang dans mon alcool tout de même …
bonjour Gérald, alors cette gueule de bois, ça va mieux ?
pas si fort Georges, pas si fort, ça résonne un peu dans ma tête. En fait, j’ai du manger un truc pas net sur la place de fête hier soir. J’ai passé le peu de la nuit que j’ai fait à la maison dans la salle de bain, en grande discussion avec le fond de la cuvette des WC. Du coup, j’étais sans force ce matin et bien incapable de tenir une raquette aujourd’hui.
oui, bon, ce sont des choses qui peuvent arriver. J’espère que tu auras de l’indulgence pour le prochain collaborateur qui viendra te servir ce genre d’excuse, au lendemain d’une fête dans son quartier. Lucens a gagné, tu es au courant ?
oui, j’ai suivi cela sur Whatsapp. Bravo à eux, ils ont fait du bon boulot. Je me réjouis de constater que même sans moi, ils sont capables de faire des points. C’est bien, très bien.
tu t’es annoncé absent encore la prochaine rencontre, tu ne peux être présents le samedi, ce n’est pas certain que tu puisses encore jouer cette saison, c’est un peu triste non ?
oui c’est un peu triste. Mais bon, une grande famille pleine d’activités, un travail intense et prenant, c’est la vie. Je dois faire des choix. Je suis d’accord que je manque à l’équipe et que je pourrais, par ma présence, apporter points et motivation. Mais qu’ils sachent tous sans exception que je suis toujours en pensée avec eux pendant les matchs. J’ai le temps pendant que j’attends que mes filles aient fini leur gym.
oui en effet, cela a l’air passionnant. Bien Gérald, j’espère te revoir tout soudain au bord d’un terrain et te souhaite surtout un bon rétablissement.
merci, Georges, je te laisse, il faut que j’y retour…….
oups je passe les détails, mais ce garçon a vraiment l’air d’avoir exagéré hier soir. Tout cet alcool pas encore digéré, vidé dans les toilettes, quel dommage…
cher ami du beau jeu, me voici arrivé à la fin de cette interview. Lucens se trouve actuellement troisième de son groupe, à un point de son adversaire du jour et un point de mieux que Morges, mais qui compte un match en moins. La situation n’est pourtant pas rose, puisque ton équipe préférée se trouve tout de même à 5 points de la surprise du groupe, Valeyres-sous-Montagny. C’est dire l’importance de la rencontre, dans deux semaines, chez eux. Une défaite sèche éliminerait pratiquement définitivement nos joueurs de la course au titre. Une large victoire leur donnerait par contre encore un bon espoir pour la suite. La balle est dans leur court, si je puis me permettre. Ce sera aux 5 joueurs présents de tout donner afin d’engranger un maximum de point pour entretenir un semblant d’espérance. Seront-ils à la hauteur de l’enjeu ? Auront-ils les, le, enfin vous voyez, les… bref, auront-ils le courage pour affronter le premier du groupe ? Nous le serons, toi et moi, cher ami du beau jeu, dans deux semaines puisque le prochain week-end est prévu pour permettre à nos vaillants joueurs de récupérer des efforts déjà fournis. Puisse cette période de repos être bénéfique à ceux qui ont besoin de se remettre la tête à l’endroit. Quant à moi je vais profiter de ce répit pour continuer le tour des buvettes de Suisse romande, tour que je n’ai pas réussi à terminer durant l’hiver, leur nombre étant si important.
cher ami du beau jeu, merci de m’avoir accompagné tout au long de cette trop longue interview et je me réjouis de te retrouver dans 15 jours, pas à la même heure, ni à la même place, mais bien à Valeyres-sous-Montagny, sur la terrasse de la buvette, s’il fait beau ou au bar de ladite buvette s’il devait pleuvoir ou faire frisquet.
… patron, cette fois c’est terminé. Mets-moi une dernière fois 5 de rouge et tu me donnes l’addition. Pas trop lourde, hein, t’as déjà bien eu du monde aujourd’hui, pas besoin de doubler ton chiffre sur mon dos …
Georges Boissabierre, pour 1664 Farniente Corporation, mai 2018, Yverdon-les-Bains

