Cher ami du Tennis, salut,
il y a eu le miracle de Berne, cette fameuse finale de coupe du monde en 1954 qui a vu l’Allemagne de l’Ouest triompher sur la Hongrie, la grande nation footballistique de l’époque. Ceux qui ont assisté à ce match en ont encore les larmes aux yeux tant cette victoire semblait improbable et peut-être aussi injuste au vu du palmarès des Hongrois… Aujourd’hui, je me dois de te parler du miracle de Lucens, même si ce n’est pas tant la victoire que l’ampleur du score qui en fait un miracle.
dans mes propos d’avant match, j’avais clairement exposé le scénario indispensable pour que Lucens se retrouve premier de son groupe à la fin de la compétition et donc promu en deuxième ligue : 10 points sur les deux rencontre qui restait à jouer, étaient nécessaires. Et bien force est de constater que mon message a été reçu 10 sur 10 puisque Lucens, notre Lucens, s’est permis de gagner, que dis-je, de pulvériser le grand club qu’est Yverdon-les-Bains, en gagnant les 7 matchs de la rencontre. Résultat improbable, tu en conviendras cher ami du Tennis, mais résultat au combien important qui autorise nos joueurs aux rêves les plus fous… La rencontre du week-end prochain contre Bière sera donc bien la grande finale que nous attendions tous dans laquelle les Lucençois ne devront ramener « que » trois points pour toucher leur Graal : une promotion en deuxième ligue…
… dans l’euphorie de ce moment quasi-historique, j’en oublie de m’abreuver, risquant ainsi un dessèchement de la gorge qui pourrait me laisser des séquelles irréversibles. Bon le souci de la buvette du TC Lucens, c’est… qu’elle n’existe pas ou alors juste pour l’eau et les boissons gazeuses… Pouah, rien que de penser devoir m’abreuver à cette source j’en fais de l’urticaire… Heureusement, que je suis assis sur mon frigo box : elle est là ma source de joie à moi …
cher ami du Tennis, une fois n’est pas coutume, il n’y a pas eu de cris, ni de pleurs dans les vestiaires de Lucens. Le débriefing a été d’un calme et d’une sérénité incroyable. Les joueurs n’ont, par respect pour leurs infortunés adversaires, même pas manifesté leur joie, ce qui aurait été pourtant tout à fait compréhensible. Bref, c’est dans un climat calme et serein que vont pouvoir se dérouler mes interviews : un vrai changement par rapport à d’habitude.
… je me vide deux bières en vitesse, je vois déjà Jean-Pierre venir à moi et il a l’air pressé. Je ne vais tout de même pas me laisser mourir de soif, juste pour le faire passer rapidement …
Jean-Pierre, tu me sembles en plein stress, que se passe-t-il ?
voyez-vous mon cher Georges, c’est pas habituel que je sorte du vestiaire sans que le capitaine ne nous ait mis une bordée par rapport à nos manques de résultats ou que mes collègues n’aient chahuté bruyamment lors des discussions d’après-match… Je suis, du coup, un peu déstabilisé, je dois bien vous l’avouer.
déstabilisé par ce calme, il est vrai, inhabituel, mais tout de même très heureux de ton résultat aujourd’hui ?
évidemment, je ne voudrais surtout pas me plaindre. Je fais une saison faste et pleine, et j’en savoure chaque instant. En fait, je récolte les fruits de mes différents entraînements, qu’ils soient physiques, techniques ou tactiques… Après toutes ses longues années, enfin j’arrive à l’apogée de mes moyens et je survole allégrement la catégorie.
c’est évident et tout le monde le voit… Ne pas être matricule R6 lors du prochain classement serait étonnant, penses-tu même pouvoir être R5 peut-être ?
je n’aime pas vendre le courant électrique avant qu’il n’ait été produit, mais il est vrai que rester R7 serait une vraie déception… Je travaille en tout cas très fort pour mériter ce R6, mais je tiens tout de même mes cousins siciliens prêts à réagir si un fonctionnaire de Bienne devait malencontreusement oublier mon nom… Par contre, R5 me semble un peu présomptueux, mais si cela devait venir, je serais bien entendu preneur… Mes cousins pourraient éventuellement me donner un coup de main…
ah tes cousins, ils sont vraiment tout dévoués à ta cause… Je serais fonctionnaire biennois, je ferais effectivement attention… Quelques mots sur ton match et ton adversaire du jour ?
que te dire… Un jour correct qui avait un peu de tennis… Mais franchement, vu le niveau que je me paie aujourd’hui et malgré toutes ses tentatives de déstabilisation, il n’avait pas la moindre petite chance. Je l’ai baladé de gauche et de droite, je l’ai tantôt repoussé dans les grillages, tantôt attiré au filet, je lui ai laissé juste croire pour que les spectateurs aient un brin de suspens, mais au bon moment, à l’instant où je l’ai décidé, je l’ai achevé d’un bon coup derrière la nuque… Franchement, j’aimerais pas être mes adversaires en ce moment…
oui, je pense que tous ils peuvent témoigner : Jean-Pierre tu fais peur dans le petit monde de la troisième ligue seniors 45+… Après ton match, on t’a beaucoup vu sur le bord du court numéro 2, à invectiver Sébastien qui a eu beaucoup de peine, frisant même la catastrophe…
c’était terrible de le voir éructer, se trainer, s’effondrer, se faire balader par son adversaire. Après deux défaites consécutives et après avoir tout gagné la saison dernière, je l’ai senti au bord du gouffre, prêt à abandonner… J’ai pas pu m’empêcher d’aller le pousser aux fesses, en essayant de lui donner des ondes positives pour lui faire remonter la pente… Au bord du gouffre, je l’ai, je crois, aidé à faire un grand pas en avant…
en tout cas, il a fini par gagner ce match que tout le monde considérait comme perdu et tu n’es sans doute pas étranger à cela…
déjà, ce n’est pas permis de considérer un match comme perdu avant que l’arbitre n’ait annoncé le score final après la balle de match… Et même là, il faut encore considérer la possibilité du protêt, on ne sait jamais… La preuve c’est Seb qui nous la amenée aujourd’hui : 5 à 2 dans le troisième set pour son adversaire, des balles de match contre lui à répétition et petit à petit, point après point, il a grappillé du terrain, effrité la confiance de son adversaire et fini par l’éparpillé dans le tie-break décisif… C’est fantastique et oui, je pense que j’y suis pour quelque chose. D’ailleurs, suite à cette expérience, je pense que je vais réfléchir à me lancer dans le coaching personnel, avec comme spécialisation les causes perdues.
ah, c’est sûr que rien qu’avec une partie de tes collègues lucençois, tu aurais une bonne partie de ton année qui serait occupée… Avant de te laisser aller savourer cette magnifique victoire, quelques mots sur la prochaine rencontre, à Bière, une vrai finale de coupe ?
pour la toute première fois de sa courte histoire, l’équipe tient son destin entre ses mains et peut, en passant par un bon résultat là-bas, se faire promouvoir dans la ligue supérieure. Cela me prouve deux choses : la troisième ligue à tout de même un niveau ridiculement bas et que même des joueurs peu entraînés et peu volontaires ont une chance de toucher le Graal une fois dans leur vie… C’est un grand message d’espoir pour tout les délaissés de la vie…
Jean-Pierre qui philosophe et qui pourrait se lancer dans une carrière de coach mental, on aura effectivement tout vu… JP, je te laisse filer, j’ai encore du taf avec tes collègues. Mais je me réjouis de venir te soutenir dimanche prochain, en souhaitant assister à ton nouveau triomphe.
… là c’est sûr, je dois absolument aller chercher du ravitaillement, mon stock diminue dangereusement. Y’a pas à dire, la victoire rend les gens plus disertes et cela pénalise grandement mes temps de ravitaillement …
Laurent, le numéro deux incontestable de cette équipe, assied-toi et raconte moi un peu tes vacances…
Georges, mon cher Georges, il faut tout de suite que j’apporte une correction à ta dernière phrase : je ne suis pas le numéro deux incontestable, mais bel et bien et comme depuis le jour de ma naissance, le numéro un incontestable et incontesté… Je laisse à Jean-Pierre un peu de lumière parce qu’il en a besoin pour son moral, mais il ne faudrait tout de même pas que je sois dans son ombre. N’oublie pas, et je dis cela aussi pour ton lecteur, si il a gagné tout ses matchs jusqu’ici, moi aussi je ne compte aucune défaite… Les circonflexes sur les a ayant été remis comme les églises au milieu des villages, je dois dire que les vacances ont été magnifiques… 5’000 kilomètres aller-retour avec mon bus, en convoi avec celui de mon frère, à travers la Suisse, la France, l’Espagne et le Portugal, on a atteint relativement facilement le but premier de ce voyage : arracher ma gamine à sa vie de bohème et à son fainéant de mari pour qu’elle puisse me donner, ainsi qu’à ma femme, une petite fille ou un petit fils en pleine santé… L’expédition fut longue mais fructueuse…
quand même, tu es rentré hier et aujourd’hui tu as du faire un long match, contre un adversaire véloce et opiniâtre, c’est la raison de la perte du deuxième set ?
je suis dans une phase de gentil : si je laisse un peu de lumière à JP, je ne vois pas pourquoi je ne devrais pas en laisser aussi à mes adversaires. Les gars, ils viennent chez nous ou ils nous reçoivent chez eux, ils se donnent un mal de chien et je devrais les écrasés de tout ma classe et mon talent, sans leur laisser quelques miettes… Non, je suis aussi un peu humain, vois-tu Georges, et donc je me rends assez bien compte de la position difficile dans laquelle je pourrais laisser l’un ou l’autre de mes contradicteurs… Ma tactique est donc relativement simple : je mets le premier set sèchement pour bien définir tout de suite qui est le patron, je fais mumuse dans le deuxième pour qu’il ait le frisson de l’espoir d’une éventuelle potentielle mais surtout hypothétique victoire et je lui mets un immense coup de massue dans le troisième, histoire de lui rappeler définitivement qui est le patron…
ce n’est donc pas un problème de concentration ?
c’est pour moi que le mot concentration a été inventé… C’est sur mon cas personnel que la médecine a défini les contours et la signification du concept… Je n’en manque donc jamais, tout est toujours calculé et sous mon contrôle…
7 à 0, c’est un score exceptionnel et rare, puisque ce n’est que la deuxième fois en 4 saisons que cela vous arrive.
je trouve cela parfaitement incroyable et cela montre définitivement la relative faiblesse de mes partenaires. Au vu des rencontres que nous avons faites ces 4 saisons, je trouve franchement que nous aurions du gagner pratiquement toutes nos rencontres sur ce score… Militer encore aujourd’hui en troisième ligue est pour moi incompréhensible et parfaitement insupportable. Mais nous allons enfin corriger cette anomalie la saison prochaine, puisqu’enfin nous monterons vers la ligue supérieure…
houlà, ce n’est pas encore fait, il faudra d’abord battre le TC Bière qui a aussi des très grandes ambitions…
Georges, mon très cher Georges, notre destin est déjà écrit… Dimanche prochain, je me déplace avec Jean-Pierre, et seulement Jean-Pierre, pour rencontrer les Bieritans, euh les Birolans… On est sur place à 6 heures 30, 7 heures maxi, je joue en un et JP en deux, ou l’inverse c’est pas important, on enchaîne une demi-heure, trois-quarts d’heure maxi plus tard avec le double et à 11 heures, 11 heures trente maxi, on est de retour avec les trois points nécessaires pour les fêter au pub… La vie, c’est tellement simple quand c’est bien organisé…
tu penses vraiment que les Birolans comme tu dis, ils vont être d’accord de se laisser manger tout cru comme cela ?
Mais on leur demande pas leur avis, vois-tu… Dans la dynamique actuelle qui nous affecte, moi et Jean-Pierre, le terme indestructible nous va assez bien…
eh bien, cher Laurent, je souhaite vraiment que votre campagne birolane soit couronnée du succès escompté, sous peine d’avoir un retour sur terre très pénible et abrupte… Je te laisse aller savourer la paella que Serge vous a préparé avec amour et surtout talent, l’odeur qui me chatouille les narines me met l’eau à la bouche… J’espère que cette année, il m’aura gardé une portion…
… Serge, dis-moi, tu mets toujours du vin blanc pendant la cuisson de ton riz ? C’est pas grave que cela soit du vin de table, c’est juste la bouteille qui change par rapport à un grand cru. En tout cas, moi, je ne fais pas le difficile vu que c’est ça ou rien …
voici Julien, capitaine heureux d’une grande équipe, aujourd’hui…
merci Georges, mais je dois resté modeste : si effectivement c’est moi qui ai pratiquement tout appris à chacun des membres de l’équipe, si effectivement c’est moi qui ai su les diriger sur l’autoroute du succès, si effectivement sans moi la plupart de ces joueurs serait encore à un niveau de débutant avancé, il n’en reste pas moins que ce sont eux qui, aujourd’hui et pour une fois, ont fait le job…
toujours aussi modeste et partageur, dans la victoire, comme dans la défaite, surtout pour le partage dans la défaite, on reconnaît chez toi cette générosité qui te caractérise tellement bien… Parle-moi tout d’abord un peu de ton match.
tranquille, je pense que c’est comme cela que l’on peut le définir. J’ai rencontré aujourd’hui un adversaire sérieux et appliqué, mais j’avais décidé que c’était mon tour de gagner et je ne lui ai donc pas laissé d’espoir, le prenant à la gorge dés les premiers points, pour ne plus jamais le lâcher. J’ai mis toute ma science tactique au service de ma technique et lorsque je suis à ce niveau là, il n’y a rien à faire pour personne : je suis imbattable…
en tout cas, le score parle le même discours que toi… Une victoire fleuve aujourd’hui, ce n’est que la deuxième fois que cela vous arrive, elle fait du bien avant la rencontre de dimanche prochain ?
oui, clairement, j’ai bien briefé l’équipe avec que les Yverdonnois n’arrivent : si on veut monter, il est temps que chacun prenne ses responsabilités… Je n’avais pas trop peur pour JP et Laurent, quoique pour Laurent, vu son manque d’entraînement je n’étais sûr de rien, mais Seb et Jean-Luc c’était une autre histoire. C’était donc important que je les mette en confiance et que je leur montre les conséquences qu’aurait leur défaite potentielle sur leur intégrité physique… Internet est un excellent outil pédagogique dans lequel on trouve des photos suffisamment parlantes et sanguinolentes pour que le message soit très vite assimilé…
le message a failli ne pas passer tout de même, puisque les deux ont eu besoin de trois sets pour gagner, passant même, surtout Sébastien, à un quart de millième de poil de la défaite.
le problème avec ces deux gaillards, c’est la mémoire… Ou plutôt leur absence de mémoire… Comme les poissons rouges qui gobent les miettes et les ressortent aussitôt par l’orifice prévu à cet effet, Seb et Jean-Luc reçoivent mes paroles et les oublies très vite, trop vite… Du coup, je suis obligé de leur parler pendant le match, allant même jusqu’à leur remontrer les photos, les pires, comme une bonne piqure d’adrénaline et de rappel…
ceci expliquant tes nombreuses allées et venues entre le court un et deux…
en effet, j’ai fait aujourd’hui un immense travail de coaching, voire même de psychiatrie pour Seb. Ce qu’il y a de bien, c’est que comme les poissons rouges, ils sont hyper réceptifs, à très court terme mais réceptifs. Je suis très content du résultat aujourd’hui, si bien que je me demande si je ne vais pas ouvrir un cabinet en psychiatrie spécialisée du sport…
Jean-Pierre hésite justement à faire de même dans le coaching sportif… Un cabinet commun serait sûrement une très bonne idée… Quelques mots sur la rencontre qui arrive, véritable finale du groupe et immense opportunité pour une montée…
franchement, c’est alléchant… Même si tous les membres de l’équipe ne sont pas prêts pour une telle aventure, j’aimerais pouvoir la tenter. Maintenant, Bière a encore autant d’espoir que nous de monter et ils ne nous laisserons pas de victoires gratuites… Je vais devoir user de toute ma psychologie et de ma science humaine pour motiver et gonfler le moral et l’égo de mes troupes pour que nous arrachions de haute lutte les trois points nécessaires…
cela nous promet, à moi et à mon cher ami du Tennis, une rencontre palpitante et un dimanche plein de suspens. Julien, je te dis un gros M….. à toi et à toute ton équipe, je te laisse aller te sustenter, tu l’as pleinement mérité.
… ça y est, cette fois c’est terminé, je n’ai plus rien à boire… Oh, gamin, c’est pas toi qui la saison passée avait été faire quelques courses au pub à Lucens ? Non, ben alors ce serait bien ton tour, non ? 50 balles l’aller-retour ? Mais moi je vais au moins jusqu’à Berne pour ce prix là, petit voleur… Bon, Ok voilà pour toi et reviens vite …
Sébastien, très cher, assied-toi, tu m’as l’air au bout du rouleau…
c’est le moins que le puisse dire, très cher Georges. Vois-tu mon corps est programmé pour deux sets rapides en tennis. Soit je dois gagner très vite, soit je dois perdre très vite. Manque de bol, voilà deux fois de suite que je tombe sur des adversaires et trop nuls pour se laisser battre en deux sets et trop nuls pour me battre en deux sets… C’est pas de chance tout de même…
mais cette fois, l’intérêt c’est que tu sors vainqueur de ce combat de gladiateur, c’est cool je pense…
oui, je pense que les courbatures seront plus faciles à accepter ces prochains jours…
tu gagnes le premier set en faisant le break exactement au bon moment, comme un vrai professionnel, puis tu laisses filer le deuxième set assez vite. Au début du troisième tu fais ton service, puis plus rien ou presque. Te voilà mené 5 à 2 et on te sent sur la corde raide, presqu’au point de rupture. Comment t’en es-tu sorti ?
Jean-Pierre et Julien vont sûrement te dire que c’est grâce à leurs conseils, à leurs menaces ou à leurs encouragements… Je ne veux évidemment pas les décevoir ni minimiser leurs efforts, mais la vraie vérité se cache ailleurs. Pendant mon match, j’ai eu constamment un œil sur le totomat et j’ai vu que Jean-Luc était en train de gagner son match. Du coup, si je perdais le mien, j’étais le canard boiteux, le pigeon borgne, le vers dans la pomme de l’équipe… J’ai déjà entendu les commentaires dans le vestiaire pendant la causerie d’après-match et cela m’a été insupportable… J’ai donc sorti la toute dernière énergie que j’avais, la toute petite once de concentration qu’il me restait et j’ai gentiment mais sûrement retourner le match. J’ai, je dois bien l’avouer aussi, bien profiter de la montée de la peur chez mon adversaire, qui a peut-être trop vite vu sa victoire et qui au fil de ma remontée a fini par perdre ses moyens.
contrairement à lui, tu as bien joué les points importants, maîtrisant par exemple de manière exemplaire le tie-break…
j’ai fait preuve de ressources morales inespérées en effet. Je dois t’avouer, mon cher Georges, que cette victoire me fait un bien fou. Pendant le troisième set, j’ai pensé à abandonner, pas seulement la partie, mais le tennis dans son ensemble. S’entraîner tout l’hiver pour sortir un niveau tellement bas pendant les matchs, c’est frustrant et déstabilisant…
il serait temps que tu prennes conscience de tes faiblesses et que tu travailles spécifiquement là-dessus. Je parle par exemple de ton physique, de ton cardio, de ton revers, de ta volée, de ton coup droit, de tes temps de réaction, de ton explosivité, de ton déplacement gauche-droite, mais aussi avant-arrière ou encore de ta détente, en des quelques points qui une fois corrigé devrait te permettre de joueur un peu mieux et d’éventuellement aligner quelques victoires par saison…
c’est très dur d’entendre cela, même après la jolie victoire d’aujourd’hui. Tu as sans doute un petit peu raison et je vais devoir faire mon autocritique à la fin de la saison. Je vais essayer de revenir plus fort et plus prêt la saison prochaine…
de bien belles paroles que tout le monde espère suivies de faits… En attendant, je te laisse rejoindre les autres, avant qu’ils ne t’aient piqué toute la viande de la paëlla…
… ah, merci garçon, t’es un frère pour moi. C’est quoi cette bière sans alcool et ces cocas ? Le patron n’a pas voulu te servir de l’alcool parce que tu es trop jeune… T’as pas 16 ans ! Et tu lui as dit que c’était pour moi, Georges Boissabierre ? Et il a pas changé d’avis ! Zut, je vais tout de même pas boire quelque chose avec 0° …
Jean-Luc, je suis ravi de te revoir d’attaque et en forme olympique. Raconte-moi, cette victoire, elle fait du bien ?
ça tu peux le dire, Georges… Après la déculottée de Montchoisi, je suis passé par les Alpettes, cela m’était indispensable et m’a été très bénéfique. J’ai retrouvé la gniak nécessaire pour assommer mes adversaires…
assommer, assommer… Il t’a tout de même fallu trois sets pour t’en sortir…
oui, c’est vrai et tu as parfaitement raison de me le faire remarquer… Je te proposerais bien d’aller faire un tour, tous les deux, aux vestiaires pour en discuter, mais je suis un nouvel homme aujourd’hui et je sais me contrôler… J’ai eu, il est vrai, un petit saut de concentration durant le deuxième set et ai laissé mon adversaire revenir à ma hauteur. Il faut tout de même dire que sur le deux, Seb et son adversaire ont été particulièrement bruyant et qu’il n’était pas toujours facile de s’entendre jouer.
pour une fois, tu as bénéficié du prestigieux court numéro un, avec tout le soutien du public que cela suppose. Toi qui t’es souvent plaint d’être relégué sur les courts annexes, tu as du avoir du plaisir ?
oui, c’est pas faux. Je dois tout de même relever que les spectateurs qui m’ont soutenu, l’ont fait très bruyamment, notamment durant le deuxième set, et qu’il n’était du coup pas toujours facile de s’entendre jouer.
oui, bon, on ne peut pas tout avoir. Enfin, avec cette victoire ton moral doit être revenu au beau fixe et te voilà paré pour la finale de dimanche prochain…
moi, les finales ça me transcende… Je ne sais pas si je jouerai, mais si cela devais être le cas, attention les amis : je vais être intraitable et sans pitié. Je vais fracasser mes adversaires et ramener tous les points à moi tout seul… Bière n’a cas bien se tenir, le Jean-Luc nouveau est arrivé…
ah, cela me rappelle un excellent slogan concernant le Beaujolais, me rappelant ainsi la terrible sécheresse de ce club de Lucens… Tu serais donc prêt à tenter l’aventure en deuxième ligue, si par chance et par un heureux hasard, vous deviez être promu ?
cela fait depuis que l’on a commencé les interclubs, il y a maintenant quatre saisons que je le dis : il me faut des adversaires à la hauteur de mon talent pour que je puisse l’exprimer à sa juste valeur… Je ne veux plus des pousses-balles et autres hommes-tintébin, je veux de l’athlète de premier ordre avec un tennis irréprochable… Le monde verra alors apparaître mes vraies qualités et pourra m’admirer au sommet de mon art…
d’accord, voilà donc ton ambition… Eh bien, Jean-Luc, je te souhaite vraiment de pouvoir militer la saison prochaine au niveau de tes ambitions et te laisse, en attendant, aller manger un peu de paella, s’il en reste. Tu serais gentil de me mettre une portion de côté, j’ai peur que les autres n’y aient pas pensé.
… Allô, Christophe, c’est Georges à l’appareil… Georges, Georges Boissabierre ton meilleur client… Bref, écoute, je t’ai renvoyé un petit boy pour acheter quelques bières pour moi… Oui, le même, mais cette fois tu serais gentil de lui vendre de la bière avec alcool, c’est pas pour lui mais pour moi. Déjà qu’il m’a repris 50 balles pour la deuxième tournée, ça commence à faire cher …
Paul, mon Paulo, merci de venir toi aussi à l’interview de fin de match, malgré ta frustration de ne pas avoir joué de simple. Après une période automne-hiver-printemps très compliquée, avec aucun entraînement à ton actif, te voilà de retour et de surcroit avec une victoire en double, explique-moi ton sentiment à l’instant présent.
mon cher Georges, je suis partagé, mon yin et mon yang ne s’accorde qu’à moitié en fait… D’un côté, je trouve toujours très regrettable quand une équipe met de côté des talents pour des raisons bassement politiques ou hautement genrées et de l’autre, je suis super content d’avoir pu prouver à l’équipe mon importance qui n’est pas que gérant de la cave…
houlà, tu parles de politique et de genre, voilà qui demande quelques explications…
c’est pourtant facile à comprendre : mon absence, due à une très grande charge de travail et à une blessure handicapante durant plus des trois quarts de l’année, ne m’a pas permis de faire un vrai travail de lobbying auprès de notre entraîneur, contrairement à d’autres, et c’est automatiquement et logiquement que je me retrouve au fond de la liste des choix dudit entraîneur. En plus, je cumule les tares en raison de mon passeport tricolore : tout le monde sais très bien que dans des régions traditionnalistes et conservatrices dont fait partie la Broye, il est toujours difficile pour un étranger du dehors de se faire une place convenable. On me tolère, mais on ne m’intègre pas…
des mots très durs qui me paraissent excessifs, mais qui semble sortir du cœur… Parlons un peu de ton match, sujet plus réjouissant s’il n’en faut…
là, je dois dire que je suis très satisfait. J’ai parfaitement su trouver le bon rythme de sénateur nécessaire à la conduite d’un match que j’ai tenu de bout en bout. Je n’ai laissé aucune chance à mes adversaires qui ont senti le vent du boulet dans leur dos, les faisant filer droit vers une défaite aussi inéluctable qu’humiliante…
tu prends cette victoire à ton compte, mais vous étiez tout de même deux sur les courts…
bien sûr que je n’oublie pas Laurent et je le remercie même de m’avoir assisté. Mais revenant de vacances avec tous les excès que cela comporte, tout le monde à bien vu qu’il manquait désagréablement de rythme et que malgré tous ses efforts, il n’est jamais parvenu à vraiment entrer dans le match. J’ai donc fait office de béquille et ai travaillé pour deux pour amener ce précieux septième point. Je souhaite que mon capitaine et l’équipe entière se souvienne de cela lorsque viendra la cérémonie de remise des prix.
justement, je rebondis sur les prix futurs, comment vois-tu la rencontre de dimanche prochain ?
nous avons besoin de trois points, c’est clair, net et précis : une situation comme je les aime… Je serais capitaine présentement, je mettrais sur la feuille de match la meilleure équipe de Lucens de tous les temps. Je motiverais mes troupes par un discours aussi lyrique que combattif et je lâcherais mes chiens sur les courts : Bière n’existerait pas grâce à moi…
tu es conscient qu’un tel scénario impliquerait éventuellement ta mise sur le banc, n’étant peut-être éventuellement pas le plus performant joueur de l’équipe : tes résultats passés parlent tout de même un peu en ta défaveur…
c’est là que comme le capitaine, tu ferais peut-être éventuellement une erreur, mon cher Georges. Bière s’attend à ce que nous présentions nos meilleurs atouts. Tout en faisant dans leurs culottes, ils se préparent tout de même activement à recevoir le tsunami lucençois. Ils élaborent à l’heure où je te parle, des tactiques qui tiennent compte des joueurs impactant le résultat des rencontres. C’est là qu’il faut se montrer plus malin qu’eux : en m’intégrant dans les 5, on amène un facteur X, un effet de surprise qu’ils n’attendent pas. Ils devraient alors être suffisamment déséquilibrés pour en perdre une grande partie de leurs moyens. Et hop, on arrache la victoire tant espérée et si nécessaire…
oui, je te l’accorde, ton résonnement à un petit, très petit, fond de logique… Mais compter sur ce minuscule effet de manche pour espérer ramener trois points serait tout de même prendre un risque démesuré… Paul, je te le dis, je n’aimerais pas être à la place de ton capitaine aujourd’hui : préserver les égos et la cohésion du groupe en mettant sur les terrains les joueurs qui en ont besoin pour se sentir exister, ou soigner les ambitions de chacun en prenant les décisions les plus logiques permettant éventuellement une promotion tant souhaitée par certains… Je te laisse méditer le dilemme devant lequel l’équipe et surtout son capitaine se trouve et je te libère pour que tu puisses toi aussi profiter d’un bon repas réparateur : on réfléchit mieux le ventre plein…
… merci mon garçon, et voici les 100 balles dus pour les deux allers-retours… Cela fait tout de même cher le kilomètre, mais comme j’étais en train de me dessécher désagréablement, tu les as tout de même mérités… Par contre pour le prix, je me serais attendu à de la bière fraîche et pas cette soupe à 25° …
je me déplace rapidement vers Serge qui semble super occupé à finaliser sa paëlla qui me semble encore plus belle et plus garnie que les années précédentes… Alors Serge, pas trop déçu de n’avoir pas été présent sur le terrain pour participer pleinement à la fête ?
pas du tout, mais alors pas du tout, mon cher Georges… En ne jouant pas, j’ai réussi à me concentrer à fond sur la réussite du repas et je pense que même les joueurs d’Yverdon devraient oublier leurs déboires en le savourant.
ton équipe se trouve dans une position idéale pour espérer un changement de ligue, as-tu un commentaire à faire sur le sujet ?
on sait tous que le niveau global de l’équipe nous permet de viser plus haut que la dernière ligue du tennis suisse. Mais on sait aussi tous que tous les joueurs présents n’ont pas le niveau pour monter d’un échelon. En fait, je pense que seuls deux ou trois joueurs peuvent prétendre avoir leur place plus haut. Les autres dont je fais partie, devront encore trimer dur pour passer un cap, un palier, pour espérer créer l’exploit. Après qui ne tente rien, n’a rien… Il faut essayer de prendre les trois points à Bière et advienne que pourra la saison prochaine…
voilà une réflexion pleine de sagesse qui te correspond bien, Serge. Je t’ai vu vibrer aujourd’hui sur le bord des terrains, au point d’être même parfois en transe. C’est difficile de regarder les autres jouer ?
les matchs ont duré aujourd’hui, j’ai donc eu plus de temps pour les regarder que pour faire ma paëlla. Les parties de Seb et Jean-Luc ont été particulièrement indécises et cela a été un grand moment de pouvoir les regarder. Le niveau n’a pas été bon, il serait faut de ne pas le noter, mais l’intensité émotionnelle m’a tenu en haleine tout du long. Je suis très heureux que les deux aient ramené leur point, ils en avaient un grand besoin.
un coéquipier exemplaire, voilà ce que tu es Serge, c’est aussi important de le noter. Avant de te laisser continuer la préparation de ta paëlla, quelques mots sur ton avenir proche ?
je serai avec l’équipe dimanche prochain à Bière. Que je joue ou que je ne joue pas, peu importe. Je veux être présent parce que je crois en un résultat positif et que je veux participer à la fête… Ensuite je suis inscrit dans un tournoi pyramidale à Romont dans lequel je compte bien emmagasiner de l’expérience qui me permettra de tenir mon rang la saison prochaine, quelque soit la ligue dans laquelle nous jouerons. À côté du tennis, je continuerai évidemment à profiter des nombreuses vacances que je m’octroie d’année en année, en partant ici un week-end prolongé, et là quelques semaines d’affilées pour profiter des beautés du monde.
joli programme, cher Serge, tu seras bien occupé ces prochaines semaines. N’hésite pas à me mettre une belle assiette de paëlla de côté, je la savourerai une fois mes interviews terminés…
… La bière chaude c’est vraiment pénible, mais bon quand y’a rien d’autre, il faut tout de même la boire. Ce serait dommage de gâcher …
comme de coutume, je téléphone encore à l’absent du jour, Gérald, qui une fois de plus et en bon gardien de la tradition qu’il est, n’était pas présent aujourd’hui…
allô, Gérald, Gérald tu m’entends ? Oui, moi je t’entends très mal, les télécommunications en Suisse ne sont décidément plus ce qu’elles ont eu été… Comment ? Ah, tu n’es pas en Suisse… Mince, cela va de nouveau me coûter les deux bras… je me dépêche alors… Comment ? ça t’arrange, tu dois encore soutenir ta gamine pour son passage avec les massues… Ok, on va faire rapide alors… Lucens 7, Yverdon 0, un petit commentaire ?
mon cher Georges, je constate qu’enfin mes collègues prennent leurs responsabilités et que malgré mon absence, ils ont enfin pris leur envol. Cela me réjouis…
n’aimerais-tu pas être présent avec eux, pour pouvoir participer à la possible fête ?
tout d’abord, il faudra qu’ils confirment dimanche prochain avant que la fête se passe. Ensuite, le fait de ne pas être présent, ne m’empêchera certainement pas de rajouter cette ligne sur mon CV : personne n’a besoin de savoir que je n’aurai pas participé activement à cette possible montée. Je suis membre de l’équipe et cela me donnera le droit de profiter des retombées bénéfiques d’une promotion à la même hauteur que si j’en avais été le numéro un…
c’est évident, la coupe revient autant aux remplaçants qu’aux titulaires… C’est ça l’esprit d’équipe : le partage est le maître mot… Tout de même, il serait temps que tu reprennes ta place, une place active, l’équipe à besoin d’une disponibilité totale de chacun de ses membres.
j’ai communiqué au capitaine mes conditions pour un retour : lorsque l’équipe jouera en première ligue, je serai là pour l’aider à vaincre et, qui sait, à jouer la promotion vers la ligue C…
ah d’accord… Je comprends que les sommets te manquent, toi qui a touché à la ligue B en Basketball, mais tu risques tout de même d’attendre un certain temps avant de revenir, tu en es conscient ?
au plus tôt en 2021 en effet : cela me laisse un peu de temps pour me préparer… Je me suis laissé dire que mes formes légèrement arrondies, demandaient un léger mais profond remaniement…
eh bien, Gérald, je ne te retiens pas plus longtemps, je dois absolument aller voir s’il reste un chouïa de paella pour moi et surtout, j’arrive gentiment au bout de mes bières chaudes : je dois absolument trouver une source d’approvisionnement plus sûre lorsque je suis à Lucens… À bientôt donc et soutiens bien ta gymnaste préférée.
cher ami du Tennis, je pense qu’une fois de plus cet interview t’aura éclairé sur les enjeux sportifs, mais aussi humains, politiques et sociaux, qu’on les interclubs sur les participants. Lorsque tu assistes aux matchs, il n’y a pas que deux hommes armés de raquettes et se lançant une petite balle jaune qui se trouvent sur le terrain, il y a aussi tout un tas de facteurs invisibles qui tiraillent les uns et les autres et, surtout, qui influencent le cours du match et de la vie des protagonistes… Tout cela est passionnant : si je n’étais pas déjà un excellent journaliste, je deviendrais écrivains-essayistes pour écrire un pavé, analysant les tenants et aboutissants de la vie d’une équipe régionale dans une compétition d’envergure régionale…
dimanche, le 23 juin 2019, pourrait être une date à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du TC Lucens, cher ami du Tennis. Ce pourrait être une date marquante, identique au 6 juin 1944, débarquement des alliés en Normandie et début de la fin pour Adolph, au 8 août 1981, naissance d’un certain Roger Federer, au 23 mai 1983, dernière victoire française en Grand Chelem ou encore au 29 janvier 2017, victoire de ce même Roger Federer sur Raphael Nadal à l’Open d’Australie et 20ème grand Chelem d’unser Rodger. Bref une date à laquelle tout le monde est capable de dire où il était et ce qu’il faisait à ce moment-là… Pour rien au monde, tu ne dois manquer d’être présent. C’est seulement ainsi que tu pourras transmettre à tes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, la folle épopée du Tennis Club de Lucens et de son équipe Senior 45+, en pouvant affirmer haut et fort : j’y étais…
… évidement, il ne reste que les têtes de crevettes et les coquilles vides des crustacés de cette paella qui a dut être fameuse… L’égoïsme de ces joueurs n’a d’égal que le dédain qu’ils ont pour mon travail de conteur d’histoire et d’archiviste de résultat. Je m’en vais noyer mon chagrin et ma rancœur à l’Hôtel de Ville, je crois savoir qu’il vient de changer le fût de sa Feldschlossen …
Georges Boissabierre, pour 1664 Farniente Corporation, Juin 2019, Lucens

